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Publié par :

CelineRafaelleLidon

Il y a 4 mois | 494 vues

Première sortie en mer

 

                Avril 1946. Léonie était veuve. Comme beaucoup de femmes autour d’elle, la mère de famille devait apprendre à se reconstruire sans l’homme de sa vie. La guerre venait de se finir, mais elle était encore bien présente dans les conversations. Cependant, bien trop occupée par sa propre peine, Léonie refusait d’écouter les malheurs des autres. Elle n’avait pour seules priorités que ses trois enfants ; deux garçons, Albert et Jacques, ainsi qu’une fille prénommée Marthe. Proches d’âge, ils étaient devenus de beaux adolescents. Léonie savait qu’il fallait les former rapidement afin de pouvoir venir l’aider aux champs et imaginer vivre convenablement. Tous s’appliquaient à la tâche avec sérieux, mais il arrivait que quelques fois l’un d’entre eux jouât les fortes têtes : Albert.

Ce garçon était un rebelle sauvage qui se fichait des contraintes. Pour lui, la terre était une chose cruelle qui usait les hommes avant de les engloutir. Il n’arrêtait pas de dire à qui voulait l’entendre que son père avait beau avoir été un travailleur honnête, la guerre avait fini par le lui prendre. Pour Albert, la vie était une grâce accordée par Dieu, donc précieuse, et il se jurait de la réussir en accomplissant ses rêves, en particulier celui de devenir marin. La mer avait ce pouvoir de l’emporter loin de cette routine étouffante, ailleurs, vers l’inconnu et ses mystères. Le soir avant de se coucher, le jeune homme songeait en chuchotant :

—      Sur les flots, je naviguerai. Je laisserai le vent soufflé par Dieu me transporter de l’autre côté et quand le soleil sera brûlant, au fond de l’eau, j’irai nager, caressant les poissons qui ne voudront pas s’échapper.

Il pensait également aux femmes étrangères et leur peau couleur dorée. Il pouvait même sentir leur parfum parsemé de sel. Souvent, Léonie allait chercher son fils sur le bord des quais. Elle prenait quelques minutes juste pour observer le jeune homme avant d’aller le gronder. Elle faisait toujours ça gentiment. En réalité, Léonie était amusée par son insouciance et elle savait que son fils allait lui obéir, même si ça devait être en bougonnant. Ce que la mère de famille ne savait pas, c’était que son fils la chérissait plus que tout au monde et il ne lui en voulait jamais longtemps. Léonie était une femme aussi discrète qu’affectueuse avec ses enfants, davantage depuis la disparition de son mari. La guerre avait été cruelle et avait volé l’homme de sa vie. Sa progéniture était la seule preuve que cet amour avait bel et bien existé. Il n’y avait d’ailleurs que dans les yeux couleur océan de son fils Albert que la veuve pouvait voir un bout de celui qu’elle avait tant aimé. Cette trace indélébile lui faisait du bien et sans jamais rien montrer, Léonie souriait dans le dos de son petit contrarié de devoir abandonner ses rêves.

                Un matin d’avril, Corentin, un ami de la famille invita le jeune garçon à faire une balade en mer dans sa nouvelle barque. Albert, fou de joie, supplia sa mère d’accepter. Aidé par Jacques et Marthe, il n’eut pas grand mal à la convaincre. Léonie donna son accord et lui imposa plusieurs conditions :

—      Je te veux ici dans deux heures et tu dois me promettre de rattraper ton retard dès demain ! Ce qui veut dire que tu devras te lever plus tôt.

Euphorique, Albert serra sa maman dans ses bras et commença à sautiller en l’embrassant sur le front. Léonie laissait deviner sa joie en souriant discrètement. Oui, Léonie était comme ça, pudique. Une fois son adolescent éloigné, elle s’autorisait à verser une larme. Qu’y avait-il de plus beau pour une mère que de voir son fils réaliser une partie de son rêve ?

                La mer tanguait, mais rien ne décourageait Albert, trop excité. Son esprit sauvage avait soif d’aventure. Corentin, plus méfiant, ne disait rien pour ne pas être traité de fillette par son ami. Ce dernier enfila tout de même un gilet de sauvetage récemment donné par son oncle, qui lui, avait eu la chance de ressortir vivant de la guerre.

Albert, de bonne humeur, le taquinait :

—      Tu ressembles à un épouvantail comme ça !

—      Nous ne sommes jamais trop prudents, surtout en mer ! répliqua Corentin. Tu sais peut-être nager, mais une fois au large, c’est une autre histoire. Oncle Georges m’a dit que…

—      Bon, on y va ? l’interrompit Albert.

Suspendu, tête première, le jeune garçon voulait sentir les vagues de près, toujours plus près. Et pendant que le soleil illuminait l’écume, le petit bateau s’éloignait du quai.

Rassuré, Corentin s’autorisait finalement à plaisanter avec son ami. Tous deux s’imaginaient toucher le sol africain, espagnol ou italien. Parfois, Albert se redressait pour mieux jouer les commandants de bord et Corentin le rappelait à l’ordre :

—      Ne fais pas l’idiot et rame !

Et ils ramèrent longtemps. Plus ils avançaient, plus la mer devenait sombre. Tous deux étaient épuisés et décidèrent de s’arrêter. La côte était à peine visible.

—      Une baignade, ça te dit ? suggéra Albert.

Corentin déclina sa proposition et regretta soudainement cette idée de partir à l’aventure. Allaient-ils seulement avoir la force de revenir ?

Albert sauta dans les airs, genoux repliés, sourire aux lèvres et nez bouché. Il fit un geste de la main avant de plonger. Corentin, effrayé, se cramponna à ses rames pour éviter de chavirer. Il pensait que ce fut un réflexe stupide, mais il ne savait pas vraiment quoi faire d’autre. Il inclina ensuite sa tête par-dessus bord pour voir son ami remonter. Mais Albert mettait du temps.

Beaucoup trop de temps.

Inquiet, Corentin se pencha davantage tout en gardant à l’esprit que son camarade était friand de mauvaises blagues. Les secondes, puis les minutes passèrent. Des interminables minutes. Quand soudain, Albert refit surface. Le corps inerte.

Albert était mort. Mystérieusement.

C’est alors qu’armé de courage, son ami se jeta à l’eau pour aller le repêcher. Il le saisit et lutta pour le faire remonter. La vaillance venait de changer de camp. Corentin empoigna ses rames et rejoignit la côte en y mettant toutes ses forces. Les larmes embuaient sa vision, par conséquent il hurlait pour ne pas flancher et surtout pour ne pas s’arrêter. C’est alors qu’il vit Léonie sur le quai.

La mère de famille attendait son fils, les mains enfouies dans les poches de son vieux tablier. De loin, elle détecta la silhouette de Corentin qui lui semblait seul à bord. Elle comprit l’urgence et se jeta à l’eau. Léonie nageait très mal, mais elle le fit avec rage. La certitude qu’elle se trompait disparaissait à chaque brassée. Elle ne criait pas.

Parvenue à la hauteur de la petite barque, la pauvre femme découvrit son fils étendu, affichant un regard qui ne pétillait plus. Elle aurait voulu se noyer pour ne pas le voir.

Oui, si le courage ne lui avait pas manqué, elle se serait laissée engloutir par l’immense couche d’eau salée, mais tétanisée par cette scène, Léonie se mit à hurler pour la première fois depuis la mort de son mari. Elle secouait le corps de son fils.

—      Albert ! Mon petit, je t’en prie !!! Albert !!! Seigneur !!! ALBERT !!!

L’enfant ne bougeait pas. Ses yeux bleu océan restèrent ouverts, mais ne brillaient pas. Léonie se tira les cheveux de toutes ses forces et s’effondra.

                Corentin, épuisé, refusait d’affronter la réalité. Pour lui, tout ceci n’était qu’un cauchemar. Oui, un cauchemar. Les gens alertés par les hurlements arrivèrent en masse pour les aider. La solidarité d’après-guerre était encore là. Jacques et Marthe approchèrent à leur tour pour soutenir leur mère avant de s’écrouler autour de leur frère. Nul ne peut dire qui pleurait le plus. Le spectacle horrifiant d’une maman qui perdait son enfant, d’une fratrie dépossédée d’un de ses membres et d’un père absent allait marquer les familles qui les observaient.

                Ce n’est qu’après l’expertise que Léonie apprit que son fils fut mort d’une hydrocution. Depuis, la pauvre femme ne fut plus jamais la même. Ses sourires, même discrets, avaient disparu.

Les années passèrent. Jacques et Marthe étaient devenus adultes.

Il fallait la quitter, construire chacun un avenir de leur côté.

D’abord, ils rejetèrent l’idée de la laisser tomber, mais Léonie, fidèle à elle-même leur ordonna de réussir. Elle voulait que ses deux enfants soient capables de leur prouver que la vie pouvait également être belle.  C’est d’ailleurs ce qu’ils firent, loin d’elle. Corentin, l’ami de la famille, eut du mal à s’en remettre. Léonie refusait de le voir.  D’après les rumeurs colportées par les voisins, le garçon n’avait plus jamais eu le courage de retourner en mer.

                Léonie est décédée le 7 octobre 1998 d’un arrêt cardiaque, après avoir bu son café au lait. Je l’ai rencontrée deux ou trois ans avant sa mort. C’était une dame âgée qui cherchait de la compagnie et de mon côté, j’étais une adolescente de seize ans qui adorait passer du temps avec elle. C’était ma plus vieille copine à qui je pouvais me confier. Chaque fois que je dormais chez elle, dans son petit appartement situé au rez-de-chaussée du bâtiment G, Léonie me donnait cinquante francs pour que je puisse m’amuser en pensant à elle. Ce dont je me souviens, c’est que c’était une mamie avec du caractère qui marchait le dos voûté et qui détestait me voir tricher au scrabble. Il est vrai que j’aimais beaucoup la taquiner, mais ce que je préférais, c’étaient les longues veillées que nous passions à bavarder. Je me souviens de son regard devant ses anciennes photos en noir et blanc. Ses yeux couleur azur accompagnés de son mutisme me laissaient sans voix.

Le temps s’arrêtait.

Je vois encore son visage. J’aurais voulu la dessiner. C’était un parfait mélange de tendresse et d’angoisse. Un tableau que seule la réalité peut vous montrer.

Je n’étais pourtant qu’une jeune écervelée étrangère quand un soir, Léonie m’a tout raconté. Jamais je n’oublierai son regard perdu dans ses souvenirs que la mer lui a dérobés. L’amour, malgré les années, était toujours présent. Je peux vous l’assurer.

Discrètement, assise devant mon clavier, j’étale mes dernières lettres de scrabble pour rendre hommage et partager cette histoire vraie, vécue il y a des années.

—      Ma chère Nini, si tu me vois écrire de là où tu es, j’espère que je ne t’ai pas offensée. Je triche un peu avec les prénoms de ton passé, car je sais que tu es une femme pudique qui n’aime pas se montrer. Tes souffrances camouflées derrière ton mur de silence et tes yeux océans m’ont marqué à jamais. Adieu, chère Léonie, je suis heureuse de savoir que tu as enfin pu retrouver ton fils et ton mari.

 

« On est tous beaux et insouciants quand on est adolescents » Léonie.P

 

Céline Rafaëlle Lidon