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Publié par :

CGL

Il y a 4 mois | 98 vues

Premier Récital

Premier Récital

 

Masquée par les lourds rideaux des coulisses, Flora, les yeux fermés, entend les bruissements de la salle se calmer peu à peu. Elle perçoit dans l’ombre les mouvements pressés des quelques retardataires qui s’installent, en s’excusant, dans les profonds fauteuils de velours rouge. La scène est encore dans la pénombre. Un mince filet de lumière dorée tombe sur le piano. Quelques bruits de toux encore… Le silence se fait.

Marco entre en scène sous les applaudissements, salue et s’installe devant le clavier. Le silence revient. C’est au tour de Flora. Elle prend une grande inspiration, relâche doucement l’air, ouvre les yeux et s’avance, pieds nus, jusqu’au cercle lumineux que dessine le projecteur au sol. Elle referme les yeux, sent sous ses pieds la douce chaleur du parquet. Elle imagine la salle, face à elle. Hugo sera-t-il là ?

 

La lumière autour de Flora se fait plus intense. Elle sourit, ouvre les yeux, se tourne vers Marco. C’est le signal ! La mélodie s’élève doucement dans l’air comme un papillon prendrait son envol, légère, aérienne, sans peine sous les doigts du pianiste. Face au public, Flora a refermé les yeux. Elle va puiser au fond d’elle-même l’énergie nécessaire à sa prestation. Va-t-elle y arriver ? C’est son premier récital. Elle a choisi des mélodies d’Hector Berlioz dont elle sait le répertoire peu connu, et donc risqué. Le public aime entendre les grands airs qu’il connaît : la Traviata, Carmen, les Noces de Figaro. Flora va interpréter des airs du répertoire des Nuits d’été, dont « La Mort d’Ophélie », comme elle l’a promis vingt ans plus tôt à sa mère. Elle a choisi de revêtir une robe de soie légère qui danse sur son corps au moindre mouvement. La douce caresse de l’étoffe la rassure. Ses cheveux sont noués en un petit chignon qui laisse échapper quelques mèches folles autour de son visage. Flora sait que chaque élément a son importance pour ne laisser place qu’à la voix. Est-elle jolie ? Elle ne saurait le dire. Mais elle se sent en accord avec elle-même. C’est cela qui compte à ce moment précis. Non loin d’elle, Marco l’encourage silencieusement. Ils travaillent ensemble depuis plusieurs années. Ils se connaissent par cœur et savent communiquer sans paroles.

La lumière s’est radoucie. Le piano égrène sa mélodie. Flora, les yeux toujours clos, voit surgir en une fraction de seconde des souvenirs d’enfance. Une chaleur intense, un ciel d’un bleu pur. Des rires d’enfants. Le chant des cigales. Trois garçons. Valentin et Gabriel courent autour de la piscine et se jettent à l’eau en criant. Ils s’ébattent, créent mille tourbillons d’argent, ressortent, s’ébrouent comme de jeunes chiots et recommencent aussitôt. « Les garçons sont des fanfarons ! », pense Flora qui les observe derrière ses lunettes de pacotille que Françoise, la grande amie de sa mère, lui a achetées au marché le matin-même. Et puis, il y a Hugo, un peu plus loin, installé tranquillement sous un arbre avec ses livres. Flora aime secrètement Hugo, mais Hugo a vingt ans. Il ne s’intéresse pas aux petites filles de dix ans. Pas plus qu’à ses jeunes frères qui font les idiots dans la piscine.

Depuis que Flora a perdu sa mère dans un accident de voiture, Françoise l’invite tous les étés dans sa maison de vacances dans l’arrière-pays varois. Une vieille maison de famille. Flora aime ce lieu tranquille, la belle bâtisse en pierre ocre. De hauts cyprès bordent l’allée du jardin qui mène à la piscine nichée dans un écrin végétal. Palmiers, lauriers roses et oliviers, entourés de  parterres de roses et de lavandes, protègent le lieu des regards indiscrets. Quelques vieux platanes devant la maison veillent sur les tablées vespérales tandis qu’à midi tout le monde se réfugie dans la pénombre et la fraicheur de l’ancienne cuisine. Dans ce lieu enchanteur, le bonheur règne en maître. Les enfants courent, s’ennuient, inventent des jeux, se racontent des histoires. Les adultes rient, discutent, prennent l’apéritif, lisent. Nul ne sait qui s’occupe des repas, ni du ménage, mais comme par miracle, la table est toujours garnie de victuailles lorsque l’on s’attable, les lits sont toujours faits lorsque l’on se couche. Ce sont là les souvenirs de Flora. Elle se souvient aussi que personne ne parle jamais de Marianne, sa mère. Alors elle n’en parle pas non plus.

 

Marco a entamé les premières mesures de « La Belle Isabeau » et la voix de Flora s’élève pour conter l’amour de la douce jeune fille, prisonnière de son père, pour un chevalier hélas volage. En fond sonore gronde l’orage et les doigts de Marco volent sur le piano pour évoquer les éléments dans la tourmente. Comme ce soir d’été où les premiers roulements de tonnerre s’étaient faits entendre tandis que les enfants s’amusaient autour du bassin. Le ciel était devenu sombre, menaçant et de brusques rafales de vent s’étaient soudain mises à secouer en tous sens le jardin tranquille un instant auparavant. Indifférents à ce changement brutal de temps, les enfants avaient poursuivi leur course folle autour de la piscine, provoquant Flora, pour que, comme eux, elle se jette à l’eau. « Tu n’es qu’une petite fille », chantonnait, moqueur, Gabriel. Alors qu’elle glissait un regard vers Hugo, cherchant silencieusement son soutien, Flora avait vu Lili arriver et se jeter littéralement sur ce dernier pour l’embrasser à pleine bouche, sans aucune retenue. Lili était comme à son habitude très courtement vêtue et savait parfaitement tirer partie de son physique aux formes généreuses. Elle dégageait une vitalité insolente et se déplaçait dans un cliquetis de colliers et de bracelets qui ne laissait personne insensible et rendait Flora folle de rage.

 

« Enfants, voici l’orage, A genoux, priez Dieu ! ». Flora revit la scène tout en chantant les vers de Dumas mis en musique par Berlioz.

 

Hugo avait semblé ravi de cette visite inopinée et s’était levé aussitôt pour offrir un verre à l’intruse. Ils se dirigeaient bras dessus bras dessous vers la table pour se servir des rafraîchissements. Que s’était-il alors passé dans la tête de Flora ? Valentin venait tout juste de la relancer : « Alors ? Tu viens nager ? », tandis que le tonnerre grondait et que Lili s’esclaffait. « Et bien moi, s’était dit Flora, ivre de colère, puisque c’est ainsi, au fond de l’eau  j’irai nager ! ».

 

A quel moment s’étaient-ils aperçus qu’elle ne remontait pas ?

 

Flora au fond de l’eau pleure. Est-il possible de pleurer dans l’eau ? Au moment où le souffle commence à lui manquer, Flora ne peut plus bouger. Elle sait qu’elle doit remonter. Mais elle ne bouge pas. Elle ne peut pas. Ou ne le veut-elle pas ? Finalement elle est bien, là, au fond de cette piscine bleue, sous le ciel qui gronde comme gronde son cœur, seule, sans ses petits amis immatures qui se moquent sans cesse d’elle, sans Hugo qui l’ignore, sans les adultes qui font semblant de croire que le bonheur est inaltérable, sans devoir se préoccuper de ce qu’elle fera demain, ou après-demain, ou quand elle sera grande. Elle ne sera jamais grande. Elle ne veut pas grandir puisque Hugo ne la regarde pas, puisque sa mère ne la verra pas devenir une femme.

Les yeux grands ouverts au fond de l’eau, Flora se laisse envahir par un étrange bien-être. Pourquoi lutter ? Contre quoi ? Tout est devenu simple. Il suffit de se laisser aller. Mais soudain, Marianne est là. « Maman ! », a envie de crier Flora. « Pourquoi m’as-tu laissée ? ». Flora voit Marianne s’approcher d’elle. Elle s’agrippe à elle, se laisse bercer dans la douceur du mouvement de l’eau. Sa mère lui sourit, la câline, la console et brusquement se penche sur elle et l’embrasse sur les lèvres en la serrant plus fort dans ses bras, lui insuffle de l’air et lui chuchote : « Promets-moi de vivre ! Et tu deviendras Flora, chanteuse d’opéra. Comme dans l’histoire ! (1)Tu te souviens ? ».

La suite, Flora ne se la rappelle pas. Elle se revoit seulement au bord de la piscine. Hugo la tient dans ses bras, le visage inquiet.

Le lendemain, Flora s’est réveillée dans son lit en fer forgé, dans la petite chambre au papier peint fleuri de violettes qu’elle occupe au premier étage de la maison et dont les fenêtres s’ouvrent sur le jardin. Les volets sont mi-clos. Hugo est à son chevet. Il s’est endormi dans le fauteuil à côté du lit, une main sur un livre, l’autre sur l’oreiller, près du visage de Flora. Elle le regarde. Il est beau. Il s’ébroue dès qu’il l’entend remuer dans son lit.

- « Comment te sens-tu ? », lui demande t-il doucement.

- « Je t’aime Hugo », s’entend lui répondre Flora avant de plonger sous son drap, comme si elle pouvait revenir en arrière et effacer les paroles fatidiques.

- « Moi aussi, je t’aime ! », lui répond Hugo au bout d’un moment, en déposant un baiser sur son visage à travers la fine toile de lin.

 

Flora n’a jamais été sûre de n’avoir pas rêvé et d’avoir bien entendu les paroles qu’elle attendait. Elle n’a jamais osé questionner Hugo. Il a retrouvé son air distant et charmant habituel. Et puis, c’est la fin de l’été.

 

Les années ont passé. Flora n’a pas oublié. Ni la promesse faite à sa mère au fond de la piscine. Ça, elle n’en a jamais parlé à personne. Ni les mots (rêvés ou prononcés ?) d’Hugo. Cela non plus elle n’en a jamais fait part à quiconque. Elle est devenue chanteuse lyrique, comme dans le conte que lui lisait Marianne lorsqu’elle était petite. Dans l’histoire, une certaine Flora, chanteuse d’opéra, avait une vie belle et compliquée avec un certain Hugo, danseur de tango (1).

Hugo, quant à lui, n’est pas devenu danseur de tango mais est parti faire le tour du monde à moto. De temps en temps, il poste une carte à Flora, de l’autre bout de la planète, et lui raconte son périple avec son lot de péripéties. Il lui demande chaque fois des nouvelles qu’elle ne peut pas donner car il ne reste jamais longtemps au même endroit. Elle a cependant réussi à lui faire parvenir dernièrement une invitation à son premier récital. Sera-t-il rentré à temps ? Il n’a pas répondu.

 

Après « La Belle Isabeau », saluée d’applaudissements nourris, Marco attaque les premières mesures du « Spectre de la Rose ». Flora a choisi à dessein ce long poème de Théophile Gautier d’une beauté inouïe soutenue par la superbe mélodie de Berlioz. Voilà un air qui ne peut qu’adoucir les cœurs les plus endurcis ! Flora a appris à maîtriser ses émotions car elle sait que le moindre sanglot dans sa voix va dénaturer son chant. Elle profite de l’introduction au piano pour reprendre discrètement son souffle et puiser au fond d’elle la puissance émotionnelle qu’elle va insuffler dans sa voix pour lui conserver sa douceur tout en lui donnant une intensité bouleversante. Elle va emmener son public avec elle dans l’univers onirique du poète, l’emporter dans une aventure de l’âme.

- « Je suis le spectre d’une rose que tu portais hier au bal,

Tu me pris encore emperlée des pleurs d’argent de l’arrosoir… ».

Flora n’a jamais chanté de vers aussi beaux que ceux-là. Accompagnés de cette mélodie extatique, ils sont littéralement un don du ciel ! Marco au piano paraît effleurer à peine les touches. Il donne corps et vie aux notes sobres et harmonieuses qui s’élèvent et mettent en valeur la voix chaude de la mezzo-soprano. Voilà qu’il joue les dernières mesures. Le silence se fait, quasi mystique. Pendant quelques instants, le spectre de la rose cueillie pour orner le corsage d’une belle dame lors d’un bal, paraît planer dans la salle. Soudain les applaudissements viennent rompre la magie du moment. Flora semble émerger d’un rêve. Elle salue en souriant et se tourne pour rendre hommage à Marco qui est ovationné. Dans la pénombre de la salle, la jeune femme voit des yeux briller. Elle sait qu’elle a conquis son public en l’entrainant dans une si belle promenade. Son bonheur serait total si seulement Hugo était là.

 

Le récital va bientôt s’achever. Flora s’adresse à son auditoire. Elle présente Marco, son ami pianiste sans qui elle ne parviendrait pas à trouver la stabilité émotionnelle nécessaire à l’accomplissement de son art. Transmettre l’émotion sans se laisser envahir, voire dominer par elle, n’est pas chose aisée. C’est cela qu’elle a du le plus travailler tout au long de ses années d’apprentissage du chant lyrique. La technique vocale reste de la technique, certes difficile, exigeante, mais pas inaccessible. Se rendre maîtresse de ses émotions lui a semblé bien plus ardu.

 

La lumière se tamise à nouveau. Avant de laisser Marco entamer le dernier air au piano, Flora souffle dans un murmure : « Je dédie ce morceau à Marianne… à maman. »

C’est le mot de trop. Elle n’aurait pas du le prononcer. Tandis que Marco démarre la mélodie, toutes les larmes refoulées depuis tant d’années, depuis ce jour où Flora, du fond de l’eau, a été renvoyée à la vie par la force de l’amour maternel, toutes les larmes remontent d’un seul coup et renversent sans crier gare les barrières solidement érigées pour les contenir. « Trop tard ! », pense Flora. Les larmes perlent à ses paupières, se coincent dans sa gorge, font obstruction à sa voix. Marco a aussitôt senti le trouble de Flora. Il la voit de profil, les yeux fermés, le menton légèrement tremblant. Il le sait : chanter « La Mort d’Ophélie » est tout autant un bonheur qu’une épreuve pour Flora. C’est le plus bel hommage qu’elle puisse rendre à sa mère. C’est aussi le plus grand risque qu’elle prend vocalement.

            En pianiste talentueux, Marco fait durer l’introduction, guettant sur le visage de Flora le signe qui lui indiquera qu’elle a repris le contrôle. Il n’en doute pas. Elle y arrivera ! Dans la salle chacun retient son souffle. L’auditoire a perçu le mini-séisme émotionnel qui traverse la jeune cantatrice. Il a saisi sa faille. Il ne l’en apprécie que plus. Il ne veut pas la brusquer. Alors s’élève dans un silence recueilli la voix belle et cristalline qui chante la douce folie d’Ophélie, emportée par les flots tandis qu’elle chante et se promène, des guirlandes de fleurs à la main.

Marco accompagne le chant tout autant que la chanteuse avec douceur et profondeur. La mélodie pénètre le cœur de Flora qui, les yeux fermés, poursuit son air à la beauté tragique et l’achève dans un murmure juste perceptible.

Le piano conclut son lamento. Le récital se termine sous les acclamations d’un public définitivement séduit et profondément ému.

Flora salue, se tourne vers Marco qu’elle remercie en silence. Les bravos fusent. Le public semble ne pas pouvoir cesser d’applaudir. Flora salue encore, les mains jointes sur le cœur en signe de remerciement. C’est alors qu’elle l’aperçoit. Il est là. Hugo, qu’elle attend depuis si longtemps, est là. Juste en face d’elle, au troisième rang. Elle lit dans ses yeux une grande admiration mais surtout quelque chose de plus subtil que personne d’autre qu’elle ne peut décrypter. Maintenant, elle en est sûre. Elle n’avait pas rêvé !

 

(1) : Ce conte existe réellement. Il s’agit de « Flora, chanteuse d’opéra ». Agnès BERTRON et Roser CAPDEVILLA. Editions Bayard. Les Belles Histoires de Pomme d’Api. 2003