Retour à la page d'accueil
visuel principal de la chronique

Publié par :

Talite

Il y a 4 mois | 449 vues

Je m’appelle Koala et je suis porteuse d’eau.

Cher journal,

Je rêve que je marche sur une plage. Ça ressemble au paradis. En face de moi, il y a un grand lac d’eau pure et fraîche. Tout autour il y a des arbres et des montagnes. En haut des montagnes il y a de la neige. Le ciel est clair, peuplé de gros nuages blancs cotonneux. Je vois des oiseaux qui volent nonchalamment. Je les entends aussi. C’est merveilleux. Dans l’eau, il y a mes frères et ma sœur et je m’apprête à aller les rejoindre. J’entrerai dans l’eau peu à peu, je me laisserai mouiller par elle, recouvrir par elle. Je m’enfoncerai en elle et elle en moi. Ensuite, au fond de l’eau, j’irai nager…

Je m’appelle Koala et je suis porteuse d’eau. Ce n’est pas un travail facile, mais il donne des avantages. Par exemple, aujourd’hui, je me suis arrangée pour donner à madame Rousseau un peu plus que sa ration. En échange, elle m’a offert ce carnet et le crayon que j’utilise pour écrire. C’est un véritable cahier, avec des feuilles en papier et il n’a jamais servi ! Ça fait belle lurette qu’on ne fait plus de papier et on n’en refera pas tant qu’on n’aura pas trouvé comment en fabriquer sans eau. Le crayon est presque neuf ! Je n’avais jamais vu ni l’un ni l’autre de ces objets avant. C’est un cadeau très précieux.

Madame Rousseau est une très vieille dame d’au moins cinquante ans. Elle a gardé dans une boîte plein de ces objets qui valent une fortune. Quand elle était jeune, c’était très banal d’avoir tout ça. Je n’ai rien dit à personne, parce que j’avais peur qu’elle se fasse voler. Finalement, elle a décidé de tout donner au musée. Tant mieux, parce qu’il y a plein de gens dans les communautés voisines qui seraient prêts à tuer pour cette boîte et son contenu.

C’est la deuxième fois que je lui donne un peu plus que sa ration. Si quelqu’un l’apprenait, je passerais un mauvais quart d’heure. Pour commencer, je perdrais mon travail, ce qui veut dire que je perdrais mes avantages comme celui d’être prioritaire pour la ration d’eau quotidienne lors des sécheresses. Heureusement, je suis restée discrète et madame Rousseau aussi.

On est en janvier donc c’est plus facile. Si on était en mars ou en avril, je ne crois pas que j’aurais pris un tel risque. Ça se serait sûrement vu parce que dès la fin février, on commence à mesurer précisément les quantités d’eau et de nourriture. Et puis, cette année, la sécheresse risque d’être terrible. Même en creusant profondément, on va sûrement avoir du mal à trouver de quoi distribuer la tasse d’eau potable quotidienne. C’est qu’il n’a pas plu beaucoup l’année dernière.

Les vieux ne sont plus très nombreux. Madame Rousseau est notre doyenne, et une des rares personnes d’avant qu’on a laissées tranquilles. Elle a quand même passé quelques sales moments à l’époque des purges, quand la foule s’en est prise aux gens d’avant. Ça a été une sale période, très violente et cruelle. J’ai assisté à des scènes que j’aimerais pouvoir oublier. Il y a eu beaucoup de massacres injustifiés. En plus, tout le monde n’était pas d’accord sur la définition de « gens d’avant ». Avant quoi ? Tout périclitait depuis si longtemps.

Au bout d’un moment, ceux qui essayaient d’alerter les autres sur les problèmes d’environnement se sont radicalisés. Lassés de voir que leurs messages restaient lettre morte, ils ont fini par devenir violents. On considère en général que tout a dérapé quand le Parti de l’Épuration Écologiste est arrivé au pouvoir dans plusieurs grands pays. Les plus tolérants ont été neutralisés, c’est-à-dire pour la plupart exterminés. Ensuite, tous ceux qu’on soupçonnait d’avoir contribué de près ou de loin à provoquer l’état des choses ont été châtiés. Ça concernait presque tout le monde.

Madame Rousseau n’a jamais eu de voiture, elle ne se déplaçait qu’à pied ou en transports en commun, elle était végétarienne depuis des années et elle faisait très attention à ce qu’elle achetait pour limiter son impact sur l’environnement. C’est ça qui lui a sauvé la vie au moment des purges. Elle a pu prouver qu’elle avait fait tout son possible pour limiter ses dégâts. Elle a eu la peine minimum, cinq ans de bagne, parce qu’évidemment, elle a quand même contribué à tout abîmer, comme ils le faisaient tous alors.

Les choses avaient déjà commencé à se dégrader bien avant sa naissance. Ce qui est fou, c’est que même alors, la plupart d’entre eux ne faisaient rien pour changer de comportement. Aujourd’hui, on peine à comprendre ça, mais à l’époque c’était très banal. Par exemple, dans certaines régions du globe, les gens avaient souvent des jours entiers où ils pouvaient ne rien faire à part s’amuser. Ils prenaient un avion ou leur voiture et partaient loin de chez eux pour s’amuser encore plus. Parce qu’à cette époque, ils avaient presque tous une voiture, certains en avaient même plusieurs. Souvent pour eux tout seuls ! Ils montaient dedans et partaient, loin, pour n’importe quelle raison, même pour le plaisir. Beaucoup l’utilisaient pour aller tout près, à deux ou trois kilomètres tout au plus. Et comme beaucoup s’en servaient aussi pour aller travailler, ça fait que certains l’utilisaient tous les jours. Autant dire que, dans pas mal d’endroits, ceux-là ont été parmi les premiers à se faire massacrer.

On raconte que les premiers lynchages judiciaires ont eu lieu il y a une quinzaine d’années, juste après ma naissance. Avant d’en arriver là, dans différents endroits de la planète, les foules s’en sont prises à des fous qui avaient brûlé des forêts, à des industriels dont les entreprises polluaient, à des politiciens qui n’étaient pas assez vigoureux dans leur défense de l’environnement et à toutes sortes d’autres individus du même acabit. Ça paraît peu, mais ça représentait déjà des milliers de personnes en réalité. Je n’approuve pas ce qu’on leur a fait, mais ce n’est pas pour ça que ces gens me sont plus sympathiques. C’est la manière dont on les a exterminés qui me choque.

Évidemment à cette époque, il était déjà trop tard. Quand les premières catastrophes environnementales massives et les premières grandes épidémies mondiales se sont produites, il paraît que plein de gens refusaient encore d’admettre qu’il y avait un problème. C’est fou qu’on soit capable de nier ce qu’on a devant les yeux. Mais à l’époque, c’était courant. Aujourd’hui, on a du mal à comprendre comment ces gens-là, qui avaient tout, ont pu tout détruire en pleine connaissance de cause. Ce qu’ils ont détruit, on ne le retrouvera jamais. Moi, j’aurais bien aimé voir la neige, les animaux, les lacs, les forêts et toutes ces choses merveilleuses qu’on ne peut plus regarder qu’en image ou bien imaginer. Aujourd’hui, il nous reste la chaleur, la soif, la faim, la maladie et la violence.

Mes deux petits frères et ma sœur sont morts lors de la grande canicule d’il y a cinq ans. Ma mère n’avait plus rien pour les nourrir, on manquait d’eau, et ils étaient affaiblis par les maladies. Elle les a suivis peu de temps après. C’est moi qui ai hérité de toute la force de la famille. Ça me fait souvent pleurer, j’aurais voulu pouvoir partager avec eux. C’est injuste. Je me demande souvent pourquoi c’est moi qui aie survécu.

Il n’y a presque plus d’enfants qui naissent à présent et très peu survivent. C’est pour ça que madame Rousseau fait figure d’ancêtre, car personne n’espère vivre aussi vieux qu’elle. Nous, on est nés tout rabougris. Elle, elle est grande et forte, malgré les privations. C’est parce qu’elle mangeait bien durant son enfance. Quand elle raconte que dans sa jeunesse on la trouvait plutôt chétive, j’ai du mal à l’imaginer. Il est vrai que beaucoup d’entre eux mangeaient et buvaient suffisamment tous les jours, avaient un toit et pouvaient même se faire soigner. Le paradis en somme.

De ce temps-là, il reste presque uniquement des ruines causées par les guerres et les incendies, sans parler des tempêtes dévastatrices, des ras-de-marée, des températures extrêmes qui font tout craquer, des ravageurs et toutes ces petites joyeusetés qui composent notre quotidien. Il y a aussi les épidémies. Au début, à celles dues au réchauffement, il fallait ajouter celles dues aux cadavres. Parce qu’au bout d’un moment, on les a laissés pourrir là où ils étaient. Entre les carcasses des gens et celles de tous les animaux, il y en avait trop et on n’était plus assez nombreux. Personne ne voulait plus brûler les corps. Ça déclenchait des incendies et il faisait trop chaud à côté des brasiers. On a préféré garder le combustible qui nous restait pour des choses plus utiles.

Et puis il reste tous les déchets, les débris d’objets, les substances dangereuses. D’ailleurs, ces dernières, j’ai du mal à comprendre qu’ils en aient produit autant en sachant qu’elles étaient mortelles. Il y a de grandes zones où on ne peut plus aller parce qu’il y a eu des accidents avec ces polluants et que l’endroit est devenu trop toxique pour y vivre. Au début, certains s’y risquaient quand même pour chercher des trésors, mais ils sont vite tombés malades et presque tous sont morts. Il y avait une zone industrielle à quelques kilomètres d’ici, au nord. L’année des grands incendies, tout a explosé et des tas de produits se sont éparpillés dans la nature. Ils sont toujours là. Autant dire que toute cette région est ravagée pour longtemps.

Plus assez d’eau, plus assez de terre fertile, plus aucun insecte utile, beaucoup de ravageurs, des phénomènes climatiques destructeurs, des guerres de clan et des pillages, c’est notre quotidien. Maintenant, on s’est un peu habitués à tout ça. Par exemple, on a eu très peu de morts pendant les tempêtes de l’année dernière. Elles ont pourtant été dévastatrices sans parler du tsunami de septembre qui a bien pénétré dans les terres.

La nourriture reste quand même un gros problème dans certains coins. Maintenant que presque toutes les espèces vivantes ont disparu, manger est forcément une gageure. Ça fait déjà quelques années que cultiver est devenue très difficile. Quant à la viande, du rat en général, on en a si peu qu’elle est réservée aux guerriers.

Là où je vis, on a la chance d’avoir quelques grottes profondes. C’est pratique parce qu’en été, il faut aller vivre sous terre ou dans les grottes. Si on doit absolument sortir, on doit porter de bonnes protections parce que dehors, ce n’est pas très sain.

Dans nos cavernes, on cultive des champignons, c’est notre principale source d’alimentation. C’est un aliment très riche. On cultive aussi des opuntias. Ça pousse tout seul et tout est utile dans cette plante. Ça nous permet de commercer avec d’autres communautés. Malheureusement, ça nous classe aussi dans les communautés riches, alors on subit souvent des attaques de la part d’autres clans qui veulent nous piller. Plusieurs colonies ont disparu comme ça. Et puis il y a notre secret, notre trésor. Si les autres clans le connaissaient, ils se grouperaient sûrement pour venir nous attaquer en force. Très loin, très profondément, dans l’une des cavernes, on a la Source. Elle nous fournit de l’eau durant sept à huit mois de l’année sans devoir creuser.

C’est parce que nous sommes si riches que nous devons être très bien armés pour nous défendre. Nous avons de puissants guerriers qui s’occupent de notre protection. Mon petit ami est l’un d’entre eux. Il s’appelle Cheval. C’était le nom d’un très bel animal. On choisit tous un nom d’animal disparu. C’est pour honorer la mémoire de toutes ces bêtes qu’on a fait mourir atrocement et leur demander pardon. Moi, c’est Koala. Cheval est le petit fils de madame Rousseau qui pour sa part se fait appeler Moineau. Madame Rousseau aimerait bien qu’on se marie, mais plus personne ne fait ça. Ça servirait à quoi ? Enfin, on le fera peut-être pour lui faire plaisir avant qu’elle ne meure, parce qu’elle est déjà très vieille. Il n’y a pas beaucoup de personnes qui vivent aussi longtemps qu’elle désormais. Quand elle nous raconte qu’à son époque, une personne de cinquante ans était encore considérée comme assez jeune, on a du mal à se l’imaginer. Elle dit qu’il y avait plein de gens qui avaient plus de quatre-vingts ou quatre-vingt-dix ans. Et même plus de cent ans ! Je crois qu’elle déraille ou qu’elle nous raconte des blagues. Personne ne peut vivre aussi longtemps.

Madame Rousseau me raconte souvent le monde d’avant et je me dis qu’ils avaient de la chance d’y vivre. Quel dommage qu’ils aient tout cassé ! J’essaie d’imaginer comment c’était et comment ça serait encore si les gens d’avant avaient été moins égoïstes. On n’a pas beaucoup d’images des dernières années, parce qu’à ce moment-là, ils utilisaient des appareils et comme tout est cassé maintenant, on ne peut plus rien voir. Après la période des purges, il y a deux ou trois ans, des groupes ont commencé à parcourir les ruines pour collecter du bric-à-brac. Malheureusement, beaucoup de choses ont été volontairement détruites pendant la répression. On a aménagé un petit recoin dans une des cavernes pour faire office de musée en y mettant les trésors que nos ratisseurs ont découverts. L’autre jour, ils ont déniché une étagère, dans une maison restée debout, où il y avait plein de livres d’images en bon état. C’est extraordinaire ! Certains ont d’abord voulu qu’on les brûle à cause du manque de combustible, mais les chefs ont organisé une veillée où on nous a expliqué pourquoi il ne fallait pas faire ça. Madame Rousseau et d’autres vieux nous ont montré les images dans ces livres et nous les ont expliquées. Maintenant, plus personne ne veut plus les abîmer. Moi, j’ai pleuré tellement c’était beau et je n’étais pas la seule. L’image qui m’a le plus émue montrait de l’eau douce posée en pleine nature. Il y en avait tellement que j’en ai eu le tournis. Ce n’était pas une inondation avec de l’eau boueuse ni un raz de marée, c’était de l’eau propre et calme. Ça s’appelait un lac. Autour il y avait des montagnes avec des arbres partout. Il y avait beaucoup de gens, presque autant que dans notre communauté tout entière. On nous a expliqué qu’ils nageaient. Ils remuaient les bras et les jambes d’une certaine façon et ils réussissaient à se déplacer dans l’eau et même sous l’eau. Depuis que j’ai vu cette image, je fais des rêves merveilleux.

Un jour, peut-être qu’il y aura de nouveau un lac. Alors moi aussi j’irai dans l’eau, au fond de l’eau. Oui. Au fond de l’eau, j’irai nager…

 4 janvier 2041