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Publié par :

Loran

Il y a 3 mois | 109 vues

Coupez !

Matilda sourit à la porte-fenêtre à l’autre bout du salon.

—    Oui, c'est ça, souffle Matilda, un jour, j'irai nager avec mon amie Sally.

Rosalie soupire.

C’est reparti…

Elle s’assied devant Matilda et lui prend la main posée à plat sur la table en cerisier.

—    Matilda… Matie… Ton amie Sally, c’est de l’histoire ancienne, très ancienne. Elle est sans doute déjà morte aujourd’hui.

Matilda ne bronche pas, le sourire un peu plus triste, le regard perdu.

Perdu pour toujours, grande sœur…

—    Tes vacances avec Sally, c’était il y a 60 ans, tu comprends ? Vous aviez 13 ans.

Rosalie serre les doigts de sa sœur. C’était à Mayotte, un voyage en famille, un souvenir en bleu et en blanc. Matie avait vite trouvé une amie, la fille unique d’un couple anglais, Sally. Le jour du départ, Matilda était revenue en pleurs d’une dernière vadrouille dans une crique. Elle était seule. Elle s’était enfermée dans sa chambre du bungalow et avait hurlé que plus jamais – « plus jamais de ma vie ! » - elle ne voulait revoir Sally. Une heure plus tard, alors que la famille marchait sur le tarmac brûlant de l’aéroport, la sœur de Rosalie s’enfermait toujours dans son silence. Plus tard, en France…

Je ne sais plus quand, je n’étais encore qu’une gamine à l’époque…

… la police était venue interroger ses parents et la petite Matie. Cachée derrière le vieux meuble en cerisier, Rosalie avait entendu quelques mots : « Mayotte… Plage… Sally… disparue… océan… ». Puis, elle avait oublié toute cette histoire. Jusqu’à ce que Matilda commence à perdre les pédales.

—    Un jour, j’irai nager avec ma copine Sally, dit Matilda.

Rosalie retient ses larmes. Le temps avait roulé et laissait Matilda s’embourber lentement dans un marais trop lointain pour Rosalie. Ne pas pouvoir la guider pour sortir de ce bourbier la pétrifie un peu plus chaque jour. Rosalie détourne la tête et s’apprête à se lever…

 Je la perds…

… quand elle entend Matilda souffler. Un long soupir et une toux courte. Deux signes que sa sœur est de retour dans le salon. Rosalie se retourne.

—    Ma Rosie, dit doucement Matilda en la regardant droit dans les yeux. Je crois que la maladie coupe les derniers fils qui me retiennent ici-bas.  Je cherche sans arrêt des mots, des choses et je trébuche dessus sans les voir. Et ça, c’est rageant. Je ne le supporte plus, tu vois. Alors, il va falloir que tu contactes le vieux Pronzini. Je dois aller dans cette maison médicalisée.

—    Non, pas maintenant, gémit Rosalie.

Matilda se penche vers sa sœur.

—    Si, petite sœur. J’ai accompagné de nombreuses personnes fracassées tout au long de ma vie. Depuis des mois, c’est toi qui m’aides. Et je t’en remercie. Mais tu ne peux plus t’occuper de moi, aujourd’hui. Tu ressembles trop à quelqu’un qui n’a plus envie de se battre et c’est normal.

—    C’est faux ! C’est de toi dont tu parles, là !

—    Non, non, Rosie. Regarde-toi, tu es épuisée, de partout. Allez, prends le téléphone et appelle le médecin.

Rosalie se redresse pour marquer son refus. Matilda lui montre la cuisine.

—    Va appeler, Rosie.

Rosalie se lève…

… pourquoi tout s’accélère si vite tout à coup ?

… et fixe sa sœur. Matilda penche la tête, l’ombre d’un sourire sur les lèvres.

Mais elle a raison,

Matilda se tourne lentement vers la porte-fenêtre à l’autre bout du salon.

c’est aujourd’hui…

—    Au fond de l’eau, pour chasser les coraux, j’irai nager avec ma copine Sally, sourit Matilda.

Rosalie fait quelques pas vers la cuisine et attrape le téléphone. Elle ferme la porte derrière elle. Pas complètement. Juste entrebâillée. Pour garder un œil sur sa grande sœur.

 

 

Matilda fixe le soleil qui peine à traverser la fenêtre opaque de la porte du salon. Elle soupire.

—    Un jour, j’irai nager au fond de l’eau avec ma…

—    Coupez !

La femme sursaute. A contre-jour devant la porte-fenêtre, deux silhouettes s’agitent autour d’une grosse boite rectangulaire posée sur un long trépied. Les ombres murmurent.

On dirait qu’ils se disputent. C’est Rosie et le docteur ?

Une des deux formes s’approche d’elle tandis que l’autre, agacée, triture un objectif collé à la grosse boîte.

—    Bonjour, Matilda.

C’est une voix de femme. Mais ce n’est pas la voix de Rosie.

—    Vous n’êtes pas Rosalie, dit Matilda.

—    Non. Votre sœur est en train de téléphoner au médecin, le docteur Pronzini. Vous vous souvenez ?

—    Euh… Oui, je crois.

La femme …

       Elle est floue, c’est bizarre, ça…

… pose un livre épais sur la table. Les pages sont reliées par de grosses spirales blanches. Matilda fronce les yeux et lit sur la couverture : « Matilda Romero. 1939 – 20… ».

—    C’est quoi ce bouquin ? demande-t-elle.

—    Votre vie, Matie. Vous permettez que je vous appelle Matie ? Vous avez eu une vie bien remplie, comme vous le voyez.

La jeune femme…

Elle doit être jeune, elle a une voix jeune. Mais elle est toujours floue.

… soulève le livre.

—    On en est qu’à la séquence 1 527, Matie. Et on se demandait si on n’allait pas s’arrêter là. Vous êtes d’accord ?

—    S’arrêter là ? murmure Matilda.

La silhouette à côté de la grosse boîte se racle la gorge.

—    Ah oui, c’est vrai, râle la femme floue.

Elle ouvre le livre et montre à Matilda deux pages déchirées.

—    Il manque un passage, ici, dans la scénario… euh… dans votre vie. La séquence à Mayotte. On vous perd quand vous courrez vers la plage avec Sally. On retrouve la suite de votre histoire lorsque vous rentrez dans votre bungalow en pleurant. Que s’est-il passé dans la crique avec Sally ?

—    Sally ? demande Matilda en se redressant.

—    Oui, votre copine Sally.

—    C’est qui Sally ?

La jeune femme floue tique. Elle se retourne vers l’ombre derrière elle et fait un signe de la tête. Puis, elle se rapproche de Matilda.

—    On va faire un test, propose-t-elle. Ça vous convient ?

—    Un test ?

La silhouette floue tend un miroir vers Matilda.

—    Fixez votre reflet, s'il vous plaît. Qui voyez-vous ?

Matilda entend une voix, celle d’une femme, une femme qui lui demande de regarder quelque chose.

Encore un fil qui a cassé. Je ne percute plus rien. Je ne vois plus rien. Il y a une personne devant moi mais je la distingue à peine. C’est Rosie ? Elle me montre un écran…

Matilda tend le cou vers le miroir. Le visage lui rappelle quelqu’un. Des cheveux courts et roux, des yeux noirs, un tout petit nez, un visage tout en longueur…

Ha, je sais !

—    C’est ma copine Sally ! crie-t-elle.

La femme floue grimace et fait disparaitre le miroir d’un geste rapide.

—    Il y a un problème ? demande Matilda.

—    Non, Matilda, c’est bon. Ne vous inquiétez pas. Ne bougez pas, je reviens.

La forme floue s’empare du livre et se lève. Elle rejoint l’ombre à côté de la grosse boîte. Elle lui tend le bouquin. L’ombre fait oui de la tête et note quelque chose sur le document. La jeune femme floue rejoint Matilda.

—    Voilà, c’est fini, dit-elle. Le scénario se termine ici. On va pouvoir y aller maintenant.

—    Je vais pouvoir aller rejoindre ma copine Sally ?

—    Oui.

—    Il fait beau sur la plage ?

—    Sans doute.

—    Il y a un peu de vent dans la crique ? J’aime le vent.

—    Oui. Un vent frais mais doux, très doux.

—    Et il y a ma copine Sally.

—    Oui, votre copine Sally.

—    On va aller nager. On va plonger. On va caresser les coraux. Bon, on sait que c’est un peu interdit, hein ! Moi, je ne veux pas trop faire ça, j’ai un peu peur, je vous avoue, mademoiselle. Mais Sally, elle, elle est téméraire, elle est plus courageuse que moi. Alors, souvent, elle s’enfonce dans la mer, loin dans les ténèbres de l’eau froide et elle me laisse. Ça m’énerve. J’aime pas quand elle me laisse toute seule.  Mais elle revient toujours, Sally, elle revient à chaque fois avec des petites étoiles de mer et ça, j’adore ! C’est une sacrée bonne copine, Sally, vous savez.

—    Oui, nous savons. Vous allez enfin vous retrouver et jouer ensemble.

—    Oh oui…

Matilda sourit, le regard vague. Puis, elle regarde la forme floue.

—    Merci, soupire-t-elle.

—    Merci à vous, Matie. Ce fut un vrai plaisir de regarder votre petite vie. On a bien ri avec vous, un peu pleuré aussi. Merci pour ces rencontres formidables qu’on a faites grâce à vous pendant toutes ces années. Merci pour votre gentillesse, votre écoute et tous ces coups de main quand les autres n’allaient pas bien. On n’oubliera pas qui vous étiez, Matilda. Allez, on applaudit Matilda, c’était son dernier jour parmi nous.

Quelques applaudissements étouffés retentissent dans le salon. Soudain, la jeune femme floue se lève et lui fait un baiser sur la joue.

Oh, c’est doux… un dernier pour la route…

La silhouette près de la grosse boîte maugrée. Matilda sourit.

—    Je peux y aller ? Je peux aller rejoindre ma copine Sally ?

—    Je vous en prie, Matie.

Et Matilda éclate de rire.

 

 

Rosalie se retourne. Dans l’entrebâillement de la porte de la cuisine, elle ne voit plus Matilda.

—    A tout de suite, docteur !

Rosalie jette le téléphone sur la cuisinière et fonce vers le salon.

Matie ! Où est Matie ? Dehors ! Elle est sortie !!

La femme bondit vers la porte d’entrée. Son pied bute sur une jambe. Elle recule.

—    Matie !

Rosalie se laisse tomber sur les genoux et agrippe le visage de sa sœur. Matilda a les yeux fermés et un léger sourire sur les lèvres.

—    Matie, réveille-toi !

Matilda ne bouge pas.

Non, non, non… pas comme ça…

Rosalie colle son oreille sur la poitrine de sa sœur. Aucun battement. Elle palpe, réécoute, souffle dans la bouche, écrase la poitrine, écoute, palpe, souffle, secoue, crie, s’épuise…

Elle colle son front sur celui de Matilda.

Tu es partie où, grande sœur ? Loin des terres ? Au milieu des mers que tu aimais tant ? Dans les eaux ? Dans l’eau ? De l’eau… De l’eau ?

Rosalie se redresse brusquement. Le gilet violet de Matilda est trempé. Le regard de Rosalie remonte vers le visage de sa sœur, puis glisse le long du bras droit. Une petite flaque d’eau transparente coule lentement sur le parquet. Rosalie se penche en avant. L’air a un goût salé. Un objet blanc dépasse de la main de Matilda. Rosalie s’approche lentement du poing de sa sœur et déplie un à un les doigts.

Ils sont glacés…

Un filet d’eau jaillit du creux de la main de Matilda. Un caillou tombe au sol. Rosalie ne peut pas empêcher un petit rire enfantin. C’est un corail, un beau blanc, plissé, en forme d’étoile de mer.

Ma Matie…

Rosalie s’allonge et se blottit contre le corps de sa grande sœur.

La maison est silencieuse.

Au loin, le bruit sourd des vagues.