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Publié par :

Lou18

Il y a 3 mois | 86 vues

Le collectionneur de paroles

Durant des années il avait collectionné des paroles. La nécessité de figer les groupes de mots dans l’encre et le papier était arrivée de manière soudaine. Une apostrophe, une injonction : « Tomás, ¡ven aquí enseguida! » (1), s’étaient engouffrées dans ses oreilles et s’étaient imposées à sa mémoire. Incrustées dans les recoins les plus anguleux de son esprit, souvenirs auditifs vicieux et cruels, elles avaient tourné, tourné, et encore tourné, sans s’arrêter un instant, formant une boucle interminable, adoptant la silhouette d’un ouroboros se mordant éternellement la queue, s’évertuant à une répétition à l’interruption impossible.

Ne pouvant les extraire de son esprit, il avait entrepris d’effacer le ton de la voix féminine qui avait prononcé l’ordre en augmentant le volume de la musique déversée dans ses tympans grâce aux écouteurs connectés à son téléphone. L’écho des mots percutés avait résonné des heures durant par-dessus les paroles des mélodies anglophones, hispanophones, ou francophones. La pop-rock japonaise n’avait servi à rien, le métal suédois s’était révélé être un véritable échec. Ni nouvelles sonorités acoustiques ni expression orale à haute intensité -il avait chanté, lu à voix haute, crié, hué, vociféré à gorge déployée- n’avait pu extirper les paroles et le grain de la voix étrangère de sa pensée. Après le bruit, il avait eu recours à la voix du silence : méditation, exercices respiratoires, yoga spirituel et autres contorsions cérébrales muettes n’avaient pu interrompre la chorégraphie sonore qui prenait place sous son crâne.

L’apparition d’un calepin à la couverture mauve, d’une largeur de soixante millimètres et d’une longueur de quatre-vingt dix millimètres, aux pages couleur écru et aux lignes parallèles bleu ciel,  sur l’un des étals d’un marché de la place de la Puntual, avait alors chuchoté les annonces d’un dénouement libérateur. Seule l’écriture, l’enfermement de l’expression étrangère dans la page blanche du petit calepin mauve, avait pu soulager son obsession. Et c’est ainsi que, durant des années, il avait collectionné les paroles des autres qui l’assaillaient.

Elles se choquaient inopinément à lui, sans prévenir, de manière arbitraire, se faufilaient par une oreille et ne s’évadaient qu’à travers la plume de son stylo. Des bouts de phrases saisis au vol dans les rues de la capitale catalane où il demeurait. Des salutations, des adieux, des remerciements, des réprimandes. Des morceaux de conversations échangées dans le métro, entre les stations Diagonal et Hospital Clinic de la ligne 5. Des commérages qu’on se lançait d’une fenêtre à l’autre dans les étroites ruelles du Barri Gotic. La plainte d’un jeune catalan à son camarade dans le bus direction Badalona : « Quina merda, bro! » (2), un vieillard au téléphone sur la Rambla de Catalunya : « Estoy en la Rambla, voy a ir a comprar flores. » (3), une jeune fille frôlée au parc de la Ciudadela, au physique androgyne, aux vêtements androgynes, à la coupe de cheveux androgyne, expliquant à son ami que : « lo supo por la aplicación de la regla en el móvil » (4), ou encore les élucubrations d’un clochard polyglotte écouté depuis le balcon de son appartement du Born : « J’suis né à Marseille, moi, Madame la Juge, la puta madre » (5).

Ces paroles s’imposaient à lui, elles le choisissaient comme réceptacle et il les consignait les unes à la suite des autres dans son petit carnet à la couverture mauve, indiquant cérémonieusement la date, l’heure et le lieu de leur rencontre, choisissant avec soin les adjectifs les plus idoines pour qualifier la voix prononçante, l’intensité de son ton, la manière dont le discours avait été exprimé, et identifiant enfin qui représentait le récepteur initial : ami, parent, serveur ou chauffeur. Jour après jour, il avait religieusement conservé les lambeaux des phrases, les phrases entières, les phrases à demi-coupées, les phrases interrompues et les phrases répétées une deuxième fois, les phrases amputées de leur sujet ou de leur complément d’objet, et les phrases à la ponctuation incertaine -s’agissait-il d’une question ou d’une exclamation, quelle ponctuation fallait-il inventer pour rendre parfaitement telle intonation décelée à l’aboutissement d’une expression écoutée ?-. Elles avaient migré depuis son système auditif jusqu’au petit carnet à couverture mauve qu’il préservait avec un soin extrême -dans le premier tiroir de sa table de chevet chez lui, dans la poche gauche de la veste de son tailleur lorsqu’il sortait-.

Peu à peu, il avait appris à aimer ces cadavres de dialogues dérobés à leurs propriétaires. Comme tout collectionneur involontaire, il avait d’abord commencé par les redécouvrir à de multiples reprises : il les lisait, les relisait, les comptait, les recomptait, les contemplait, les observait, les classait en fonction de leur longueur, de leur locuteur, de leur signification. Devenu grammairien amateur, il séparait les propositions subordonnées des relatives, les voix passives des voix actives, les temps de l’indicatif des subjonctifs. Véritable chirurgien linguistique, il s’entretenait parfois, durant de longues heures, dans les languissantes et chaudes après-midis du mois de juillet, lorsque Barcelone voyait ses plages saupoudrées des touristes venus du monde entier, à coudre les morceaux de phrases pour en créer de nouvelles, à souder entre eux les tronçons discursifs pour insuffler la vie à des chimères verbales qui l’enchantaient tout en lui découvrant les pouvoirs éloquents de l’assemblage des mots.

Ainsi en était-il arrivé à idolâtrer sa collection de paroles et à espérer les rencontres expressives : il ne craignait plus le fracas causé par l’échouement des éclats lexicaux contre les lobes de ses oreilles, mais les recherchait désormais avec avidité aux angles des discussions et aux ronds-points des causeries, il les guettait dans les impasses des monologues et les épiait dans l’architecture pompeuse des discours politiques. Dans un premier temps, la culpabilité l’avait accablé à l’idée de s’approprier la parole d’autrui : avait-il le droit de dérober leurs mots aux bouches parlantes qu’il croisait le long des larges rues de l’Eixample ? Ne devenait-il pas une espèce de voyeur éhonté et honteux en immortalisant les éloges formulés par les étrangers et destinés à la Sagrada Familia ou la Casa Batlló ? Qui l’autorisait à s’emparer des réflexions sportives, des critiques aux joueurs et des lamentations causées par la défaite d’un match qu’il gobait à la sortie du Camp Nou ? Mais bientôt le plaisir suscité par l’accumulation dialectale avait eu raison de ses scrupules, et il accueillait avec satisfaction et curiosité les paroles qui élisaient ses ouïes pour terrain d’atterrissage.

Or voilà qu’un jour, alors même qu’il avait délaissé un instant sa quête langagière afin de se concentrer pleinement à un choix -choix trivial qui consistait, alors qu’il se trouvait dans un supermarché proche de la station de métro Urquinaona, si tant est qu’il faille le préciser, en l’élection de la plus belle pastèque à déguster parmi celles disposées au rayon fruits et légumes-, voilà donc qu’à ce moment d’inattention lexicale précisément un début de phrase s’était mêlé à sa cogitation fruitière, s’était discrètement glissé dans son conduit auditif et s’était mollement installé prêt de son tympan, tout disposé à se susurrer, suavement, dans un balancement doux et sucré. La voix chantonnante était légèrement acidulée, et il se rendit compte de la présence des mots grâce au picotement chatouilleux provoqué par la résonance de la saveur à la fois mielleuse et acide du timbre. Réalisant soudainement l’existence hésitante de cet incipit au seuil de son esprit, coincé tout juste entre l’oreille interne et les premiers nerfs de sa cervelle, il se retourna afin de découvrir à quel visage appartenaient les signifiant et signifié accueillis. Personne ne se trouvait derrière lui ni à ses côtés. La voix avait été écoutée mais non vue. Impossible d’identifier l’énonciateur de cette ébauche de phrase. Il fit le tour du supermarché, scruta les visages, déchiffra les regards, flaira le possesseur des quelques mots qu’il serrait avec douceur derrière son oreille, afin de les protéger des courants d’air de l’oubli. Rendu à l’évidence de la disparition de l’être qui avait pu exprimer ces paroles, il se hâta de retourner chez lui, se lava les mains, s’assit à son bureau, sortit le petit calepin à couverture mauve de sa veste, le posa, l’ouvrit à la première page blanche et, avec un stylo plume à encre noire, copia les huit mots qui parcouraient en riant et de long en large son cerveau : « Au fond de l’eau, j’irai nager… ». Rien que cela. Un complément de lieu, un groupe verbal. Première personne du singulier, temps du futur, futur proche. Elles étaient tout proches, ces deux propositions, tout proches de lui, tout à proximité, tout contre lui, mais il n’avait pu savoir qui les avait prononcées. Ces syntagmes, contrairement à ceux qui les précédaient dans le petit calepin mauve, lui offraient un visage nouveau, rieur, moqueur. Les paroles le provoquaient ! Elles lui disaient : « Dis-nous qui je est. » Et il ne pouvait plus préciser ni le lieu, ni l’heure, ni le sujet. Surtout pas le sujet, cette première personne du singulier tronquée par l’apostrophe, ce j solitaire, dont l’ignorance provoquait une démangeaison au niveau du pectoral gauche, juste à côté de son cœur. Une piqûre légère mais continue qui le faisait respirer par intermittence, haleter dans la tentative de la formulation de l’identité recherchée. Qui était ce « je » s’il n’avait pu voir la personne qui avait proféré ce début de phrase ? Et qu’y avait-il à la suite ? S’agissait-il vraiment, comme il le supposait, d’un incipit ? Ou n’étions-nous pas plutôt face aux huit premières syllabes d’un alexandrin ? Traitions-nous ici de plongée sous-marine ? Ou d’une sirène rendue humaine le temps d’une chanson ? L’obsession que l’écriture avait contenue jusqu’alors se mit à bourgeonner et décida d’éclore à nouveau. Il devait connaître la fin de la phrase, le dernier mot, le point final, et il devait connaître le sujet de cette phrase.

Une idée surgit. Il parcourut les pages de son calepin et tenta d’associer la phrase tronquée aux autres énoncés. Tous rejetèrent la greffe. Il se dirigea vers sa bibliothèque, ouvrit des livres au hasard, attrapa au vol de la lecture des bouts de paragraphes auxquels il tenta, tant bien que mal, de lier les huit mots migrateurs. Il se procura des journaux pour essayer de raccrocher, en vain, ses deux propositions aux détours des chroniques, des reportages et des interviews. Il copia les paroles des chansons qu’il connaissait par cœur, mais les mélodies ne surent inventer des notes à offrir aux nouvelles venues. Incapable de rendre un géniteur à ces orphelins verbaux, il se résolut à l’adoption : il était le seul à pouvoir accueillir les paroles comme un père, créer entre elles et lui une alliance, les clamer mensongèrement comme s’il en était l’orateur. Il fit ainsi, il se déclara leur inventeur, il les revendiqua comme siennes et elles se laissèrent approprier, et dans le même mouvement d’affiliation auquel il venait de s’abandonner, la locution devint performative.

Il n’hésita pas. Il partit vers la mer. Il arriva à la plage. Sur le sable humide et foulé, parmi les cris des volleyeurs et les aboiements des chiens, dans la valse lointaine des tintements de rires et des éclats des verres s’entrechoquant dans les bars, dans cette bruyante solitude balnéaire d’une soirée d’été, il se laissa porter par la réalisation de l’acte parlé. Il entra tout habillé dans l’eau, il s’immergea, et en s’enfonçant dans la croissante noirceur bleutée des vagues il pensa : « Au fond de l’eau, j’irai nager, je nage, j’ai nagé, pour franchir à la première personne du singulier l’océan sans horizon de la création de mon histoire. » Et dans son voyage aquatique, au moment où il accédait à son propre sens, son calepin à la couverture mauve s’imbiba de l’eau salée de la Méditerranée, l’encre coula, et les paroles s’effacèrent.

(1) - « Thomas, viens ici tout de suite ! »

(2) - « Quelle merde, bro ! »

(3) -  « Je suis sur la Rambla, je vais allé acheter des fleurs. »

(4) -  « Elle l’a appris grâce à l’application des règles sur son téléphone. »

(5) -  Faut-il vraiment traduire cette invective ?