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Publié par :

Delahunty

Il y a 3 mois | 77 vues

Nez au vent

Le nez au vent, les yeux dans le ciel, le regard dans les nuages, Julie voyait des poissons, des grands, effilés, des petits aux ventres ronds, des algues accrochées à des rochers et aussi une barque.

Julie a lâché prise, s’est assoupie, davantage alanguie par la fatigue que par la chaleur. Elle ne dort pas, juste entre éveil et sommeil, flottant entre ciel et mer, dans les gris et les bleus de leurs formes entremêlées. Près du sable, au fond de l’eau, un courant invisible lui caresse le ventre.

Julie avait onze ans quand c’est arrivé. Ce matin d’hiver-là, dans les Alpes du Nord côté français, elle avait reçu la blancheur des nuages chargés de flocons, entrecoupée des épis vert foncé des sapins de montagne qu’elle n’avait pas identifiés dans sa confusion. Après, ça avait été un grand trou, un espace sans fond, sans couleur, sans odeur, sans bruit, un vide avec son silence redoutable, une solitude éprouvante qui l’avait enserrée comme un animal tombé dans le piège du chasseur.

Parfois, un entre-deux semblait lui dire qu’elle remontait à la surface et puis, brutalement, elle coulait encore plus loin, sans maitrise sur le temps, sans contrôle sur les battements de son cœur qui vibraient dans ses tympans. Ses remontées devinrent plus courtes, moins fréquentes. L’impression d’être coincée dans un puits aux parois de plus en plus larges, lisses, inaccessibles l’enferma dans une angoisse, bloqua son esprit et son corps.  

« Coma profond » dit le médecin aux parents.

« Il faut espérer » dit l’infirmière.

Julie avait lâché prise, pour un moment sans durée. Le médecin avait posé le diagnostic : coma et séquelles probables. Il fallait attendre, souhaiter pour elle, sans gamberger pour eux, espérer seul ou ensemble. Son petit frère avait bougé dans le ventre de sa mère qui sanglotait. L’infirmière avait tenté de la consoler. Son père s’était réfugié aux toilettes pour pleurer.

 

Les pistes sont noires de monde cette après-midi là. La troisième étoile vient de lui être donnée. Elle s’est élancée prête à conquérir la piste, prête à déguster un bon chocolat chaud et une des brioches dont elle raffole, dans la petite pâtisserie de cette ruelle non loin de l’église du village en bas de la station de ski, après qu’elle aura dévalé la piste.

 

Les patins de l’hélico s’étaient posés au milieu d’un grand cercle blanc, vidé des curieux par les gendarmes. Les secours avaient été rapides. Julie avait été transportée à l’hôpital régional qui, prévenu de l’arrivée d’un grand trauma, avait mis en place immédiatement le protocole adéquat.

La vitesse du skieur, un homme de quarante ans, avait propulsé la jeune fille qui était retombée tête sur le côté. Elle avait glissé une bonne trentaine de mètres plus loin, en contrebas. Un sapin l’avait violemment stoppée.

La sollicitude des pompiers, puis des infirmières, l’air angoissé de sa mère, le regard affligé de son père, l’urgentiste aux aguets auprès d’elle lui avaient fait comprendre la gravité de son état. Tout allait très vite autour d’elle. Elle avait ressenti le transfert sur la civière puis la montée de l’hélico dans les airs ; le chocolat chaud allait refroidir dans sa tasse brûlante. Elle s’était laissée flotter rapidement, naturellement, avait laissé aller son corps au bercement de l’hélico, avait perçu la suavité du ton dans la voix du pompier, n’avait pas suivi le sens de ses mots qui lui disaient de ne pas fermer les yeux. La brioche ronde sur la petite assiette bleue et mauve de la petite boutique attendrait. Progressivement, cette image rapetissa et, toute entière la pâtisserie disparut de ses pensées.

Elle était arrivée aux soins intensifs en état de choc, le corps meurtri, mais en partie indolore, déjà. Le désespoir l’avait envahie. Elle avait lâché prise à ce moment là, engloutie par l’absence de ses jambes, submergée par l’épuisement, l’esprit déchiré.

 

Dix semaines s’étaient écoulées avec, sur leur fille, des appareils branchés qui soutenaient un maigre espoir et beaucoup de craintes.  Le petit frère était né, en avance de quatre semaines.  

Julie s’était accrochée à des mots, à de la musique, à des odeurs, à des caresses sur ses mains, son front, puis à des grincements de portes, à des filets d’eau, enfin aux cris d’un tout petit enfant. Elle avait remonté le puits, trouvant des prises pour les mains et les pieds, entendant parfois des râles dans sa respiration. Chaque centimètre gravi était une victoire. Elle se faisait l’illusion d’être une alpiniste. Une lumière surgit très loin, très petite, puis grandit, grossit. L’enfant pleura de nouveau, plus fort, plus près. Les battements de son cœur se firent entendre dans ses oreilles. Un signal sonore retentit, très proche.

« Elle se réveille. Ouvre les yeux, Julie. Serre ma main, Julie ».

Julie prit conscience de ses yeux. Ses paupières semblaient collées, brûlantes. Julie se concentra sur ses mains. Elle bougea un doigt, l’index, puis le pouce.

« Continue Julie, je suis le Docteur Ponture. Tu es à l’hôpital après un accident de ski. Ta mère est avec moi, ton père va arriver ».

 

Quand elle avait pu s’asseoir, redressée par l’infirmière et l’aide-soignante qui l’avait calée entre de gros oreillers, bloqué le lit, relevé les barres de sécurité, elle avait vu face à elle sur le mur de sa chambre d’hôpital le poster d’une image marine, photo couleur d’une côte avec ses vagues ondulantes sous la brise, sa ligne d’horizon. L’image était colorée, vive, paraissait joyeuse mais sans vie, plate.

 « Au fond de l’eau, j’irai nager…, un jour oui, j’irai, vous verrez, j’y arriverai ».

Cela paraissait un pari fou, improbable, à la voir là, couchée sur le dos, incapable d’utiliser ses jambes. Le verdict était sans appel, la paralysie des membres inférieures était irrémédiable. Ses parents étaient effondrés. Julie, elle, n’en fut pas surprise. En se réveillant de son coma, sa mémoire lui avait rappelé la même sensation d’absence de ses jambes, juste après l’accident. Les examens médicaux n’avaient fait que lui confirmer cette certitude ; pour ses parents c’était la fin d’une partie de leurs espoirs.

« Vous avez eu de la chance. Elle aurait pu ne pas survivre » leur dit le médecin.

 

Julie leur apparut complètement incohérente, hors de la réalité lorsqu’elle leur annonça qu’un jour elle irait nager au fond de l’eau.

« Si ça peut l’aider à surmonter cela » dit le père.

« Elle a besoin de vous » dit le médecin.

« Il faut lui laisser l’espoir », chuchota l’infirmière.

La mère partit dans les toilettes pleurer. Le petit frère suçait sa tétine.

Julie rêvait de son chocolat chaud avec sa brioche, son goûter d’hiver dans un village de station de ski, dans une ruelle, près de l’église. Elle se dit qu’elle pourrait tout aussi bien consommer une boisson fraîche et une gaufre en regardant la mer, avant d’y entrer pour nager au fond de l’eau.

 

Trois semaines après la sortie de son coma, elle rejoignit un établissement spécialisé pour apprendre à vivre avec son handicap, lui avait dit l’infirmière. Elle évita les plaintifs, les nostalgiques, les grincheux. Elle choisit les résolument optimistes, ceux avec de l’humour et des projets. Elle lâcha prise sur ses espoirs de bipède et se mit au basket-fauteuil. Elle dévora le roman d’un mec paralysé des quatre membres, éclata de rire à plusieurs passages. Elle rencontra une médaillée paralympique d’Atlanta reconvertie en coach, une rousse à la voix parfois rocailleuse qui ne cessait de dire :

« N’oubliez pas vos rêves, vivez-les ! »

Sur Internet, elle suivit la course en solitaire d’un gars devenu navigateur après un accident de la route. Bon, il démâta le quatrième jour de course mais il avait décidé de repartir deux ans plus tard.

A vingt ans, elle devint bachelière et surfait parfaitement avec sa planche de transfert entre son fauteuil roulant et une chaise y compris dans la douche. L’option n’était pas au bac, pas de bonus pour une mention. Elle roulait de façon sportive dans le couloir de bus, dans les couloirs de son bahut et dans les accès aux bassins de la piscine municipale. Le seul bémol, c’étaient les garçons qui ne voyaient que les roues du fauteuil, pas la fille dedans. Car si elle avait pu marcher de façon chaloupée comme la plupart des filles de son âge, elle leur serait apparue du haut de son 1,75 mètre, mince, musclée, les cheveux brun foncé renforçant ses yeux noisette. Ils auraient alors écouté sa détermination à réaliser son rêve, et non à la prendre pour une dingue avec son idée fixe d’aller nager au fond de l’eau. Elle répétait :

« Vous verrez, j’irai nager au fond de l’eau, la vraie, dans la mer, et vous, vous resterez au bord comme des idiots, et comme des idiots vous ne vivrez pas vos rêves ».

 

Elle avait continué à s’entraîner dans le grand bassin de la piscine municipale. Elle s’amusait à raser le fonds en piquant de la tête, avec la force de ses bras et de son dos qu’elle musclait plusieurs fois par semaine en salle de musculation. Elle impulsait sa remontée par des petits battements des mains le long de son corps, en fixant la surface.

Un matin, au début d’un été qui annonçait des chaleurs inhabituellement fortes, elle se retrouva entourée de sa mère, son père, son petit frère et le maitre-nageur de la piscine municipal, face à la mer ; elle, dans son fauteuil roulant, coincée dans une combinaison de plongée, le petit frère dans sa poussette, les autres debout derrière elle. La mer était calme et bleue, comme sur une carte postale.

Julie se laissa glisser dans l’eau, portée par le maître-nageur. Et puis elle disparut sous l’eau, seule.

« Il faut la laisser vivre son rêve » dit le maître-nageur.

« Attendons qu’elle revienne » dit la mère.

Le père ne dit rien.

Le petit frère s’était endormi.

 

Julie sentit ses jambes. Julie sentit l’eau presque tiède, l’effleurer comme une caresse. L’eau était claire, de cette lumière que la proximité de la surface ne quittait pas, traversée par les rayons du soleil, couvrant d’une tonalité d’or le fond sableux. Les rochers étaient épars, petits ; certains disparaissaient sous des algues. Julie y vit comme un chemin qu’elle s’amusa à emprunter. Les poissons s’y faisaient rares. Julie ferma les yeux pour mieux les voir. Elle se sentit flottante, finalement à la recherche de rien d’autre que cette légèreté qui apaisait son corps et son esprit. Elle refit les mêmes allers-retours qu’à la piscine entre le fond et la surface. Elle ouvrait les yeux pendant la remontée et la descente ; au fond, elle les fermait. Après la dernière remontée, sur le dos, elle se laissa portée par les vaguelettes pour regarder le ciel. Un sapin paraissait porter des brioches, et une tasse semblait posée sur un ski où brillaient des formes en étoiles.

 

Une main toucha ses épaules et une voix de très loin résonna comme dans un puits. « Julie ». 

Julie se retrouva assise, en sueur, désorientée. Les lèvres de sa mère bougeaient devant son visage. Près d’elle, une lampe de chevet jetait sa lumière et faisait luire les branches d’une étoile de ski. Le réveil indiquait quatre heures du matin. Dans cinq heures, elle avait rendez-vous avec le moniteur de ski pour passer la troisième étoile. Elle dit à sa mère :

« A la rentrée j’irai m’inscrire à des cours de natation et un jour, « au fond de l’eau, j’irai nager… ».