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Publié par :

danielclayr

Il y a 2 mois | 362 vues

IMMERSION

Au fond de l’eau, j’irai nager. Le ciel de juillet est magnifique depuis le Baou de la Gaude. Les martinets se coursent en sifflant. La Méditerranée laisse ses moutons batifoler au large de la Baie des Anges. Les stries des avions qui tracent plein sud au-dessus de Nice s’étalent en crinières bien peignées vers l’Italie. Les queues de Mistral balaient le ciel et les soucis. La claque est magistrale ! Chaise qui bascule, tête qui heurte le sol. Ne pas s’évanouir. Ils me redressent.

-        Soyons clair, Mademoiselle Milane, nous n’avons que quelques heures pour avoir notre réponse. Mais vous, vous n’en avez guère plus d’une pour nous la donner. Où est-il ?

Au fond de l’eau, j’irai nager. A cinq ans, nous allions chasser les crabes carrés dans les rochers du Dramont. J’avais beau être agile, il l’était dix fois, cent fois, mille fois plus. Il en rapportait une dizaine dans son seau de plage quand j’en exhibais fièrement un, en piteux état et souvent manchot, devant ma mère. Nous étions jumeaux. Faux jumeaux…

-        Faux, Mademoiselle Milane. Faux ! Vous le savez pertinemment et nous savons que vous le savez. La question devient donc : nous direz-vous ce que savez ? Sandro, s’il vous plait…

Le plus costaud des quatre, celui qui travaille en costume - puisque c’est leur travail, rien de personnel, Mademoiselle Milane, juste le travail – s’éponge le front et m’attrape par la nuque. Le seau n’est pas là pour les plantes, il n’y en a pas. Il n’y a que moi. Je connais l’exercice : à froid, je tiens quatre minutes sans problème. Dans mon état, pas sûre de dépasser la première…

Au fond de l’eau, j’irai nager... Rejoindre son royaume intérieur, retrouver son chez-soi. Se blottir au plus profond de son être. Couper les élingues qui ramènent à l’extérieur. S’il était le plus malin, j’étais la plus rapide. A sept ans, nous faisions la course jusqu’à la bouée des trois cents mètres. Papa était d’accord si nous restions ensemble. J’aurais pu gagner à chaque fois : s’il était un dauphin, moi j’étais une sirène, une torpille. Maman avait pour angoisse que l’on nous retrouve un jour au fond d’une piscine : elle avait fait en sorte que nous soyons autonomes à trois ans. Papa avait pris la relève au bord des bassins, chronomètre en main. J’étais la plus rapide mais je m’arrêtais toujours à mi-parcours pour le laisser revenir, pour que nous restions ensemble. Toujours. Nous arrivions à la bouée dans la même vague. Il descendait le long de la chaine me chercher une coquille d’ormeau sur le sable en guise de trophée. Il remontait parfois avec un poulpe, le plus souvent avec une canette en alu. Je riais et nous rentrions à deux : lui, les jambes, moi les bras.  

J’ai tenu autant que j’ai pu. L’élégant m’a ressorti, le but n’était pas de me noyer. Tête en feu, yeux en sang.

-        Sandro n’aime pas salir ses trois-pièces, Mademoiselle Milane. L’eau ne salit pas mais cela l’énerve déjà. Épargnez-lui des taches plus tenaces. Restons-en aux jeux aquatiques, voulez-vous. Où est-il ?

Il me frappe à nouveau et me replonge pendant que je crie. Mes poumons engloutissent tout, tout m’engloutit, je sombre. Retrouver le fil, retrouver le passage. Au fond de moi. Là où rien ne m’atteint...

Au fond… Au fond de l’eau, j’irai nager… Nous avons été recrutés ensemble à peine nos dix-huit ans soufflés en famille sur un Paris-Brest monumental. On croit que ces choses-là se font dans une chambre d’hôtel où un vieux barbouze vous offre un whisky tiède en déclarant que l’annonce à laquelle vous avez répondu est bien évidemment fantoche. Que si vous êtes là c’est parce qu’il semble que vous ayez les qualités requises. Et que si vous acceptez, moyennant quelques mensonges à votre famille sur la nature exacte de ce nouveau boulot, votre carrière risque de vous apporter quelques émotions tout à fait valables. Sans compter la reconnaissance éternelle de votre pays tout entier… Rien de tout ça. En tout cas, pour nous, ça s’est fait au comptoir d’une cabane à paninis, après la baignade du matin. Dix kilomètres en mer, deux fois par semaine, suivis d’un double cappuccino pour lui, d’un smoothie banane pour moi. Nous revenions à la page en palmant au fond de l’eau au ras du sable. J’irai nager au fond de l’eau pour te trouver des coquilles d’ormeaux, c’était notre devise, notre cri de ralliement, notre vie. Ensemble.

Nous venions d’être tous les deux admis : lui en fac de lettres, moi en métallerie d’art, mais plus que nos aptitudes physiques ou que nos centres d’intérêt, ce qui les intéressait c’était notre bronzage et nos attaches locales, notre amour de la région, notre vie somme toute tranquille et notre joie de vivre. Ils identifient leurs poulains  bien en amont et assurent leur formation continue. Ils ont le temps… Nous pouvions poursuivre chacun nos études, ou en changer, ou passer à ce que bon nous semblait. Nous avons signé ensemble un matin de juillet alors que les sternes piaillaient au-dessus des vagues, que des marmots éclaboussaient leurs mères et que les rats qui avaient pissé sur le sable au pied du remblai dormaient du sommeil des justes depuis belle lurette. Les rats dorment toujours du sommeil des justes.

-        Nous avons perdu sa trace après l’affaire de Turin, Mamemoiselle Milane. Nous l’avons perdu mais nous savons que vous, non. 

Cette fois, il ne pose pas de question. Le trois-pièces recule vers la fenêtre, les deux autres se retournent, du moins c’est ce que je crois. Mes yeux gonflés ne distinguent que leurs silhouettes, mes larmes brûlent comme de l’acide : le service n’interdit pas de pleurer. Vous pouvez gueuler, chialer, vomir, implorer et vous trainer par terre, pour ceux qui en ont la liberté et l’énergie. Ce que vous ne pouvez pas, c’est parler. Le service interdit qu’on parle. Sauf si l’aveu est mensonge, pour ceux qui ont encore toute leur tête - au sens propre comme au figuré - pour en concevoir. Le vieux port est en ébullition, le ferry à quai est bondé, le ciel est gavé de gabians et d’hélicoptères, les murs mouchetés des fientes de pigeons. Il n’y a que moi qui me sente seule. Ils s’avancent, me foutent eux aussi une raclée, pour la forme, je ne sais plus si j’ai trop mal ou si je ne sens plus rien, j’ai la viande bleue, molle.

-        Stop it, morons ! Mademoiselle Milane est fatiguée de ces préliminaires. Elle nous a amplement démontré que ce genre d’amuse-bouche n’était pas de son goût. Excusez-les, je vous prie. Timotei et Pavel n’ont pas de mauvaises intentions, bien que je doute qu’ils aient voulu vous sécher. Sauf au sens figuré, naturellement. Les interrogatoires sont affaire de sémantique. Une erreur d’interprétation et c’est toute l’affaire qui prend une tournure inopportune. Nous n’avons jusqu’ici rien entendu de probant, ce qui en soit peut se comprendre, j’en suis conscient. Mais je vous saurais gré si vos dires imminents étaient plus limpides que ce seau.

Il me tend la serviette froissée, elle pue l’aftershave de parvenu et la transpiration. Le trois-pièces l’intercepte.

-        Sandro a les mains moites. A chacun ses petits défauts et ses grandes qualités. Il est en général efficace mais ce temps chaud et humide ne lui réussit pas… Allons, ne lui en tenons pas rigueur. Un peu d’air ne nous ferait toutefois pas de mal avant la besogne qui nous attend.

 Sandro ouvre la fenêtre en maugréant et balance dans la rue l’eau souillée. Invectives, klaxons, la vie du Vieux Nice que j’aimais tant et qui s’enfuit. Où sont les deux autres ? Je ne les entends plus. Ma tête gronde et tarde à imploser… Cerveau en feu, tempes en bouillie.

-        Nous sommes tous las… J’apprécierais, nous apprécierions donc d’autant que vous soyez précise à défaut d’être loquace. Dites-nous où est votre frère et restons en-là.

S’il y avait eu des lignes en petits caractères en bas du contrat de travail, nous aurions dû les lire. Et à bien y repenser, nous n’avons pas non plus signé de contrat de travail, nous avons dit oui, et nous avons commencé… Les papiers devaient bien arriver un jour, on s’en foutait, la vie nous appelait, l’aventure nous attendait. Nous avons commencé par fournir des renseignements banals sur des faits divers tout aussi anodins. Des horaires, des adresses… Un entrainement à la précision et à l’immersion : nous allions, chacun de notre côté, des immeubles de Nice Nord aux villas de Mouans-Sartoux, des runs de 106 tunées aux réceptions du Jumping de Cannes. Cérémonial, cocktail, tchatch, after, partie de pétanques s’il le fallait, nous étions à l’aise partout. Nous devenions de toutes les sphères. Et ça nous éclatait. Nous avions vingt ans à peine et nous allions partout où nous avions toujours rêvé d’aller. Les invitations, les clés, les badges nous arrivaient avec les croissants du matin. C’est une image. Tout était simple. La première véritable mission fut pour une soirée de gala au Carlton en 2004 organisée par le clan Kadhafi. Nous y étions tous les deux, lui parmi les convives et moi les mannequins. J’ai compris que le boulot pouvait être moins plaisant. J’ai dégueulé en rentrant chez moi à neuf heures du matin.

Glouglou de ce que l’on verse dans le seau posé sur la table devant moi. L’odeur est infecte, elle me prend à la gorge, envahit mes narines, perfore mon crâne et mes poumons. Quel repli de mon cerveau est encore en état pour la reconnaitre entre mille ? Plus forte que du vinaigre ménager dont ma mère abusait dans toutes les pièces. Acide sulfurique ! Celui que je versais par litres pour détartrer la cuvette de mon appartement des Diables Bleus en fermant les yeux. D’où sortent ces derniers souvenirs ?

-        Voyez-vous, Mademoiselle Milane, la répétition des mêmes gestes, des mêmes paroles, des mêmes requêtes entraine une lassitude générale dans l’auditoire comme parmi les exécutants. Dès lors, soit un élément disruptif relance l’intérêt - ce dont je doute dans le cas présent, nul secours n’étant annoncé - soit…

Je ne perçois plus que des mots épars au hasard de sa litanie. Le jeu ne dure que tant qu'on y croit. Je crois entendre l’un des sbires roter mais peut-être est-ce mes propres tripes qui se liquéfient de trouille viscérale. Il n’est écrit nulle part que l’on doive rester digne ou même discrète ! La mort qui approche à une odeur de purin aigre plus que de merde ! Je me suis pissée dessus depuis longtemps.

Les vagues... Rejoindre les vagues. Au... au fond de l’eau, j’irai nager. J’irai nager… Après nos classes sur la Riviera, nos attributions ont peu à peu divergé : le renseignement et l’infiltration restèrent ma spécialité, mon frère fut peu à peu orienté vers des interventions plus décisives. Il se découvrit des dons pour écourter les transactions qui s’éternisent, effacer sans équivoque les malentendus. Il tranchait les incertitudes en supprimant les incertains. Nous nous éloignâmes géographiquement et nos retrouvailles s’espacèrent également. Pendant que je montais l’affaire des Laboratoires, celle du Six Août (le Deal des Canadiens comme on disait chez nous) faillit lui être fatale d’après mes informations, mais il ne m’en a jamais rien dit. Etre de la maison n’autorise pas les confidences. Nous étions chacun des agents, même en privé. Y a-t-il une vie privée ? Nous avons tout de même réussi à passer quelques jours ensemble pour l’Ascension. Maman est morte. Papa n’est plus que l’ombre de lui-même. Nous avons passé quelques jours avec lui dans notre chambre d’adolescents, à la maison. Notre seule vraie maison … Ils n’avaient pas encore remis les cabanes sur le bord de mer mais on est quand même descendu se mettre à l’eau. Nous avons nagé côte à côte et sommes remontés, silencieux. Le temps passe en cinq ans…

Eclair rouge sous mes paupières collées ! Douleur insoutenable au pied droit.

-        Vous êtes toujours avec nous, Mademoiselle Milane ? Vous m’entendez ? Pavel tient à vous présenter ses excuses pour sa maladresse. Les éclaboussures ont quelque peu ruiné votre escarpin. Oh ! Louboutin… Je vois que vous avez appris à apprécier un certain raffinement. Moi-même j’en ai plusieurs paires. Un petit péché mignon en quelque sorte. Mais je crains que nous n’ayons pas le temps de parler chiffons. Sandro, vous voudrez bien refermer cette baie et tirer le rideau.

On me saisit le pied. Se démener, se débattre encore, encore et toujours, tant qu’on est en vie, contorsion... reculer... veux reculer. On tient la chaise. Liens qui lacèrent mes poignets. Vermine. Terreur. Mon pied meurtri au-dessus du seau… Au fond de l’eau…, j’irai… nager… Au… fond… au fond… l’eau…

C’est au décès du président de la Banque du Grand-Duché que j’ai compris. Nous voulions être des héros pour notre pays mais de quel côté de la tranchée étions-nous ? Espionnage, contre-espionnage et contre-ceux-qui-sont-contre… C’était le lot commun mais il y avait plus simple. Il y avait juste deux gamins qui bossaient comme de bons chiens d’arrêt pour des maîtres inconnus. Les gamins n’en étaient plus. La rançon qui avait été demandée pouvait n’être qu’un leurre pour maquiller une opération extérieure mais la vérité est parfois moins tordue. Il y a aussi ceux qui sont là pour tirer les marrons du feu, se faire du beurre sur tous les dos possibles, ceux qui n’émargent à aucun parti et qui recrutent hors convention collective au pied des immeubles, dans les beaux quartiers ou devant les cabanes à paninis… Adam est passé en coup de vent hier soir. Il voulait me revoir. Il m’a juste demandé de lui faire confiance.

Au fond de l’eau…, j’irai… nager… fond… au fond… l’eau…

Sandro est tombé lourdement dans la rue Ségurane. Pavel et Timotei n’ont jamais atteint la porte. Quant à lui, il a enfin eu sa réponse. Dans la nature, il n’y a ni punition ni récompense, seulement des conséquences.