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nllie

Il y a 2 mois | 170 vues

La partie de pêche

- Emma, où m’emmènes-tu si tôt ?
- Moi c’est Sarah, papa. Tu as oublié ? 
Le vieil homme la fixa, intrigué.
- Nous allons à la pêche, papa, dit-elle en montant à son tour.
Roger Dalmas esquissa un large sourire qui dévoila les quelques dents qui lui restaient, abîmées par le tabac et l’alcool. Puis soudainement, comme préoccupé par autre chose, il leva les yeux vers le ciel encore sombre. 
Sarah détacha l’épaisse corde accrochée au ponton et laissa la petite embarcation s’éloigner du rivage avant de commencer à pagayer.

Le calme régnait sur le lac. Les maisons tout autour, délabrées, n’étaient plus que les vestiges d’un passé lointain. Plus personne ne vivait ici, dans ce coin paumé de la ville de Dude. Seul son père avait refusé de partir. Il s’accrochait à son passé, un passé qu’il ne se remémorait pas toujours.
Dans la région, un tel endroit ne restait pas à l’abandon très longtemps. En général, il devenait la propriété de promoteurs et finissait par faire le bonheur de clients en recherche d’évasion. Des bourgeois, heureux de s’offrir de superbes maisons secondaires les pieds dans l’eau. Mais Dude faisait figure d’exception. On disait qu’elle était maudite.
En 1982, un incendie s’était propagé dans plusieurs galeries souterraines et trente-six mineurs y avaient laissé la vie. Dix-sept ans après, une enquête de santé révélait que la ville avait été contaminée par l’exploitation minière intensive. Durant des mois, la presse locale et régionale en avait fait ses choux gras. Les chiffres ne mentaient pas. Des taux élevés de plomb, d'arsenic et de cadmium dans l’eau et dans les sols. Des cas de plus en plus nombreux d’habitants atteints de cancer. Une espérance de vie plus basse que dans le reste du pays.
Devant le scandale, l’exploitant principal s’était retiré, condamnant ainsi ses employés au chômage, soit quatre-vingt-dix pour cent des habitants. La ville s'était, petit à petit, dépeuplée. Chacun voulait fuir ce que tout le monde avait fini par appeler « l’héritage maudit des Mines de Dude ».
La municipalité avait bien essayé de relancer l’attractivité de la ville. Et malgré les plans de réhabilitations et les fonds mis sur la table, presque trois décennies plus tard, aucun projet n’avait encore vu le jour.
Sarah, elle aussi était partie, mais pas pour les mêmes raisons.La veille de ses dix-sept ans, six ans avant que le scandale de la contamination n’éclate.
Dans cette ville, si tu ne travaillais pas pour la mine, il ne te restait pas d’autres options que l’épicerie Brennan ou le café-restaurant de Frey.
Un peu de baby-sitting ici et là, lui avait permis d’économiser et un soir, elle avait demandé au fils Brennan, Carl, de l’emmener sur sa moto à la gare routière. Elle avait quitté Dude sans se retourner. Elle s’était sauvée de cet enfer où chaque jour était pire que la veille et où l’avenir n’avait pas sa place. 
Elle s’était installée à Miles City, une petite ville tranquille située à plus de cinq-cents kilomètres des mines, de ses parents, de ses souvenirs.
Trente-trois ans s’étaient écoulés. Et un coup de fil de Carl, deux mois auparavant, l’avait ramenée ici, dans sa ville natale.

Alzheimer. C’était ce qu’avait dit le docteur. Son vieux perdait la boule. Il oubliait tout par moment, puis se souvenait. Il se retrouvait coincé dans des époques révolues à rejouer les scènes de sa vie. Pourtant, dans tous les sauts temporels que son cerveau malade lui infligeait, il y avait un espace encore préservé : là où siégeait sa volonté. Et quel que soit la période dans laquelle il se trouvait, il criait son refus d’être placé en institut médicalisé.
Sarah était la seule famille qu’il lui restait. La décision lui appartenait.

Elle avait fait le choix de rentrer au bercail. La ville n’avait pas changé. La maison délabrée dans laquelle elle avait vécu, non plus. Le même papier peint jauni et déchiré recouvrait les murs. Les mêmes objets dépourvus d’utilité peuplaient toujours les pièces. La même odeur de souillure dans l’air envahissait ses narines à lui en donner la nausée.
En revenant ici, elle n’avait rien laissé derrière elle : ni mari, ni enfant. Son boulot d’infirmière libérale lui permettait d’exercer partout et, avec une population fortement impactée par la contamination de l’ancienne mine, Dude ne manquait pas de patients.

La barque continuait d’avancer sur le lac. Roger avait fermé les yeux et s’était rendormi. Les ronflements lancinants du vieil homme, tels des fantômes du passé, cassèrent l’atmosphère paisible. Ils la replongèrent dans les souvenirs de leurs siestes sous la véranda, pendant qu’Emma, sa mère, préparait le dîner.
Sarah s’arrêta de ramer et regarda au fond du lac. L’eau trouble ne laissait rien transparaître, mais elle savait que c’était là. Elle n’oublierait jamais.
Elle se demanda à quand remontaient ses derniers moments de bonheur. Ils n’avaient pas été nombreux.  Elle se retourna vers la rive et fixa le ponton, désormais bien loin. Une image envahit son esprit et se superposa au décor devant elle. Elle se vit, petite, courir et sauter dans l’eau, accompagnée des cousins Jo et Matt venus du Canada. C’était ça son unique souvenir heureux : des vacances remplies des joies de l’insouciance. Un été sur toute une vie.
Les paroles de « Au fond de l’eau, j’irai nager avec toi » de Teddy Smith se rajoutèrent en fond sonore. Elle n’avait plus entendu ce tube des années 80 depuis qu’elle était partie d’ici. Elle s’attrapa la tête et la secoua vigoureusement, mais la mélodie ne s’arrêta pas. Elle comprit que ce n’était pas dans sa tête. C’était Roger qui s’était réveillé et qui chantait.
- « Au fond de l’eau, j’irai nager avec toi, ma bien-aimée, mon bébé… ».
Il fixait Sarah intensément et elle entrevit de la lucidité au fond de ses yeux.
- Tu t’en souviens toi aussi ? demanda-t-il de sa voix cassée par le temps.
Sarah détourna son visage pour ne pas regarder son père. Elle mit la main devant sa bouche pour chasser l’envie irrépressible de vomir.

Elle n’avait rien oublié.
Elle sentait encore l’odeur du whisky et du tabac froid qu’il laissait sur elle quand il sortait de sa chambre. 
- « Ça arrive et ça repart par vagues… »
Ses mains baladeuses lorsque tous les deux faisaient la sieste sous la véranda pendant que maman préparait le dîner.
- « J'étais en route pour les sommets, quand j'ai été frappé par ton raz-de-marée ouh, ouh… » 
Elle se souvenait de ses cris, de ses pleurs, de ses demandes pour qu’il arrête. Et de son rire pervers qui lui faisait comprendre que personne ne viendrait l’aider, ni maman, ni les cousins Jo et Matt.
Et à chaque fois, il fredonnait les paroles de cette chanson.

Non, elle n’avait pas oublié. 
Elle se rappelait avec exactitude cette nuit où il avait plongé son bébé dans l’eau glacée du lac. Ce nourrisson qui était aussi le sien.
L’infanticide.
La naissance de l’enfant avait dû provoquer chez lui, une prise de conscience. C’était peut-être le seul moment où il avait dû se dire que les gens comprendraient ce qu’il se passait dans leur baraque pourrie de l’intérieur.
Mais Sarah savait déjà que ce n’était un secret pour personne. Un gros ventre à quatorze ans, ça se remarque. Pourtant, personne n’avait rien demandé. Même quand sa taille, au bout de quelques mois, s’était à nouveau affinée et qu’aucun bébé n’avait été déclaré ni né, ni mort-né. Les regards posés sur elle, dans la rue, à l’école. Toutes les âmes de Dude savaient, pourtant, personne n’avait rien dit, rien fait. Dans la ville minière, chacun avait déjà assez à faire avec ses propres problèmes.
Maman l’avait faite accoucher sur la table de la cuisine. Sans un mot, sans une parole réconfortante envers elle, sa fille à peine sortie de l’enfance qui se faisait violer régulièrement par son père. Elle avait coupé le cordon ombilical avec les ciseaux pour la volaille et avait présenté le garçon à son mari présent à l’accouchement. Fière, comme si c’était elle qui lui avait donné la vie.
Roger avait à peine regardé le petit et avait tourné les talons. Au petit matin, il était venu chercher Sarah et son fils et les avait fait monter dans la barque. Et arrivé au milieu du lac, il avait jeté le corps sans défense de l’enfant tout en chantant :
« Au fond de l’eau, j’irai nager avec toi.
Quand je serais entraîné au fond, me rendras-tu plus fort,
Seras-tu mon oxygène dans les profondeurs… »
Ce jour-là, le cœur de Sarah s’était fendu en deux. Les traumatismes des viols à répétition, le meurtre de l’enfant, la complicité de sa mère, l’avait poussée à sauter pour rejoindre son fils. Mais son père l’en avait empêchée.
Après cette nuit-là, il ne la toucha plus jamais. La grossesse avait dû le rebuter.
Les viols avaient cessé et l’adolescente avait fait son deuil comme elle avait pu. Elle avait alors imaginé s’enfuir et vivre une autre vie, loin de Dude.
Trois ans plus tard, elle avait réuni assez d’argent pour partir et recommencer ailleurs.

Lorsque Sarah avait vu les gros titres dans les journaux après le scandale de la mine, elle avait prié pour que ses parents fassent partis des malades et meurent dans l’indifférence totale. 
Elle avait scruté les rubriques nécrologiques pendant un temps, espérant les y voir, persuadée que ça la délivrerait de son passé douloureux. Mais au fil des mois, aucun avis de décès ne faisait mention de leurs noms. Ses prières restées vaines pendant trop longtemps, elle avait décidé de tourner la page plutôt que de rester prisonnière de son passé.
Une chose était sûre, la population de Dude déclinait. Pour Sarah, c’était un juste retour des choses. La ville et ses habitants étaient bien maudits, mais ce n’était pas la mine qui avait causé leur perte, c’étaient leurs péchés qui les avaient condamnés.

Le coup de fil de Carl Brennan avait tout changé. Il l’avait retrouvée grâce à l’annuaire en ligne. Leur conversation avait duré quelques minutes. Il lui avait tout d’abord annoncé le décès de sa mère survenu en 1997. Un cancer de la gorge. Puis, l’état de santé de son père et la décision qu’elle devait prendre pour lui. Sarah avait ressenti un soulagement en demi-teinte. La vie avait fait sa part en emportant Emma. Mais, ce n’était pas assez, il restait encore le vieux.
Au fond d’elle, elle savait que tant qu’il serait vivant, elle ne serait pas en paix. Alors plutôt que d’attendre que la mort œuvre d’elle-même, elle avait décidé de retourner à Dude, dans la ville cauchemardesque de son enfance. Là où son innocence avait été volée.

- Je me souviens de tout, papa, répondit-elle d’une voix assurée. Et je suis heureuse que tu t’en souviennes aussi. J’étais sûre qu’une balade sur le lac t’aiderait à te rappeler.
Le vieil homme observa l’intérieur de la barque, l’air un peu perdu.
- Emma, où sont les cannes à pêche ? Tu as dit qu’on irait pêcher.
- Alzheimer t’emporte à nouveau loin. C’est Sarah, papa.
Elle souffla. 
- Maman ou moi, peu importe celle que tu crois être devant toi. Tu me traitais comme ton épouse alors…
Elle retira l’une des rames de son pince-support et avec, frappa de toutes ses forces sur la tête de son père. Immédiatement, du sang se mit à couler de son crâne. Il balbutia quelques mots incompréhensibles avant de perdre connaissance et de tomber à l’eau. À l’endroit même où il avait jeté le corps de son bébé des années auparavant.
Elle le regarda disparaitre dans l’eau trouble.

L’air était frais et glaçait l’entrée de ses narines. Pour la première fois, elle avait l’impression qu’elle respirait à pleins poumons.
Elle sortit la couverture du panier et s’enveloppa dedans. Elle attrapa le thermos et dévissa le bouchon. Avant de boire une gorgée de café chaud, elle chantonna :
« Au fond de l’eau, j’irai nager avec toi,
Quand je serais entraîné au fond, me rendras-tu plus fort,
Seras-tu mon oxygène dans les profondeurs… ».