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Publié par :

Eireval

Il y a 2 mois | 421 vues

Lupara bianca

Wolf était nerveux. Je le sentais à sa façon de tenir son flingue, la main crispée sur la crosse comme si sa vie en dépendait, l’index transpirant de peur, suspendu à  la détente. Fallait pas que son doigt glisse à cet idiot !

- Détends-toi, mec. Y’a pas de lézard entre nous. Je suis réglo !

Mais Wolf ne répondait pas. Il faisait juste ce truc que font les mecs quand ils cherchent leur courage, il regardait ailleurs. Ses yeux étaient braqués un peu plus haut derrière moi, comme s’il s’attendait à ce que quelqu’un jaillisse dans mon dos pour se mêler de nos petites affaires. Sauf que dans mon dos, il n’y avait rien. Rien d’autre que des milliers et des milliers de mètres cubes d’eau. 

En parfait contraste, tout devant moi était minéral, les falaises, le désert caillouteux, comme la route qui nous avait conduits ici. Un face à face de cinéma entre la terre et l’eau, dans un silence lugubre. Je n’entendais même pas clapoter les ondes du lac. Peut-être parce que tous les bateaux étaient à quai. Rien ne bougeait. Deux heures et demi du matin. La lune apparut alors sur la crête du relief, pile en face de moi. Elle était presque pleine. Je me dis que ça devait me donner un teint blafard, que Wolf devait penser que j’avais déjà l’air mort. Je fus à deux doigts d’ouvrir la bouche pour dire à mon assassin de se reculer un peu. Pour éviter le transfert. S’il me tirait dessus à cette distance, je ne pouvais m’empêcher de calculer qu’il allait être couvert de sang, de MON sang. Les rétroprojections allaient l’éclabousser sur le haut du corps. S’il me tirait dans le crâne, il allait se payer en prime une éruption de matière cérébrale. J’ai même failli rire en me disant que ce serait l’occasion d’avoir enfin quelques neurones à lui. Puis le sérieux de ma situation m’est revenu à la figure. Pourtant, Wolf était un suiveur. Il ne décidait jamais rien seul et ne pouvait pas travailler autrement qu’en équipe. Je sentais bien du coup qu’il était désemparé. Il était à la fois allé trop loin et pas assez. C’était quand même pas à moi de le sortir de cette impasse ?

- La jalousie t’aveugle Wolf. Ou te fait regarder du mauvais côté. Je ne sais pas si t’es cocu mon pote. Mais si par malheur c’est le cas, j’y suis pour rien ! 

- Te fatigue pas. Et on n’est plus potes. 

Son regard était vide. Je me suis demandé s’il nous avait surpris ou si elle lui avait tout avoué. Une fraction de seconde à réfléchir qui a failli me coûter la vie, qui m’a fait louper le basculement, celui où Wolf a décidé de tirer. 

Par chance, comme dans les films, son flingue s’est enrayé. J’ai été saisi de stupeur quelques secondes, comprenant que mon pote venait techniquement de me tuer. Il m’a regardé un peu sonné, lui aussi. Puis, on s’est jetés l’un sur l’autre, une ruade violente de deux jeunes taureaux. J’ai retenu mes coups au début, mais sentant les siens me bousiller méthodiquement les reins et me souvenant surtout de cet horrible bruit métallique quand il avait tiré, j’ai fini par faire bien plus que de me défendre, mû par une colère froide. Jusqu’à ce que je vois Wolf inerte sur le ponton. Presque mort sous mes coups. 

La suite ne s’explique pas. La colère était toujours là. Je me sentais trahi. Un peu mort aussi. J’ai avisé des barils abandonnés à quelques mètres, et j’ai glissé le corps évanoui de Wolf dans le premier du lot. Ensuite, j’ai emprunté une embarcation. Aussi simple que ça. Lupara bianca comme dit la mafia : pas de cadavre, pas de meurtre. J’ai ramé assez loin au large, puis j’ai basculé le baril et Wolf dans les profondeurs du lac. Sans état d’âme. Plutôt le contraire. Je me suis demandé combien de temps ça allait lui prendre pour crever, guettant des bulles qui seraient remontées à la surface. Puis je l’ai nargué,

- Sans rancune, enfoiré ! Tu vas me manquer ! Peut-être que je viendrai te saluer de temps en temps, en souvenir du bon vieux temps ! Je plongerai au fond de l’eau, j’irai nager près de ton sarcophage, pour virer les algues, repousser les carpes… Je suis vivant, mon pote !!! 

J’étais euphorique. C’était la première fois que je tuais quelqu’un.

 

30 ans plus tard. Même endroit.

Le capitaine Jenkins s’extirpe de la Ford en grimaçant. C’est trop tôt pour une scène de crime. Trop tôt pour se coltiner les soixante bornes jusqu’aux berges du Lac Mead. Il a fêté son anniversaire la veille.  Autant de bougies que de douleurs. C’est surtout le bas de son dos qui le fait souffrir depuis deux semaines. Dès le saut du lit, il en bave pour se redresser. Candice lui reproche de ne pas aller voir le chiropracteur. Elle doit se sentir trop jeune pour avoir un vieillard à la maison. Les mains sur les hanches, Jenkins s’étire discrètement en cherchant ses collègues du regard. C’est encore arrivé. Deux touristes sont tombées sur un macchabée. Encore un. Le septième. Putain de réchauffement climatique ! Pour couronner le tout, Stenton est malade et Jenkins a hérité d’Emma Duparc à la place. Encore une gamine, même pas trente ans, et fait aggravant, elle vient de Louisiane. Du coup, les autres gars l’appellent « la Française » même si elle n’est pas plus française que Jenkins n’est chinois. Elle a intégré le département il y a trois mois et Jenkins n’en peut déjà plus. Principalement parce que Duparc a fait une formation sur la morphoanalyse des traces de sang juste avant de débarquer dans le Nevada. Du coup, comme un gamin qui vient d’apprendre à lire et vous excède à décrypter à voix haute jusqu’à la plus petite étiquette de ketchup, Duparc les saoule avec son besoin de ramener sa science à la moindre occasion. Tout ce qu’elle raconte, les gars le savent déjà. Même s’ils l’expriment autrement, « moins scientifiquement ». Eux, ils ont appris sur le terrain, plusieurs décennies de crimes au compteur. Pas besoin de reconstitution en 3D pour savoir si un type a été tué avec une batte de baseball ou un club de golf. Mais il faut qu’encore et encore, elle les bassine avec ses histoires de traces de sang « passives, transférées ou projetées », qu’elle prenne de grands airs pour expliquer qu’ « en vol, la goutte de sang reste sphérique, vous savez ? Elle ne devient elliptique qu’en entrant en contact avec une surface solide. Avant cela, les forces de tension de surface agissent sur les molécules et… » Bla, bla, bla … Les gars gardent un silence poli pourtant, juste parce qu’une rumeur affirme que Duparc est la nièce d’un grand ponte de la Police. Mais personne ne sait duquel, ni même si c’est vrai. Sur la scène de crime, il y a toujours ce « moment de cinéma » ou à trois mètres de la victime, elle se pose accroupie, la main gauche sur la hanche en penchant légèrement la tête sur la droite. Puis elle regarde toute la zone en grand angle et en mode ralenti. Quand elle se remet debout, elle prend son carnet et note frénétiquement « ses conneries avec l’air sérieux de quelqu’un qui aurait résolu l’affaire » selon Stenton, « elle fait juste le même job que tout le monde, mais en mode première de la classe qui a grandi en regardant Les Experts, le pouce dans la bouche ». Ça commence à agacer pas mal de monde au bureau, Jenkins ni plus ni moins que les autres. 

Alors qu’ils s’éloignent de la Ford en direction de la découverte macabre, Jenkins se demande d’ailleurs si Duparc va lui faire son show pour démontrer qu’ils ont bien affaire à un meurtre. Question que personne d’autre qu’elle ne se pose encore. S’ils sont là, si le département Homicide de la Police métropolitaine de Las Vegas a été appelé sur zone avant même l’avis du coroner encore sur place, c’est bien parce qu’il serait compliqué de présenter comme accidentelles ou suicidaires des morts en barils fermés. D’ailleurs, dans ces cas-là, le coroner trouve la plupart du temps un trou de petit calibre dans le crâne des victimes. Jenkins le reconnait de loin, c’est Arthur Belfonte qui se coltine le cadavre. Et voilà Duparc qui le double et se plante devant la scène de crime, mais, petite nouveauté, en mode Experts Miami plutôt que Las Vegas. Elle reste debout cette fois, légèrement de profil. « Si elle relève ses lunettes de soleil, on aura l’intégralité du combo Horatio Cayne », s’afflige Jenkins. 

Il dépasse Duparc pour se rapprocher au plus près du baril échoué sur la grève. Peu importe si en se postant là, il fait obstacle à sa collègue. Belfonte relève les yeux de la dépouille et lui décoche un clin d’oeil complice en apercevant la « Française » derrière lui. Les deux hommes se connaissent depuis quinze ans, le coroner comprend au langage corporel de Jenkins que son ami ne supporte pas la nouvelle recrue. Mais son analyse est en partie faussée. La raideur de Jenkins ce matin résulte beaucoup plus de son arthrose. Le trajet en voiture depuis Las Vegas a exacerbé ses douleurs. Il a voulu laisser conduire Duparc pour mieux se caler dans le siège . Belle connerie. Ils ne doivent pas avoir de chemins pierreux en Louisiane. Elle l’a secoué dans le Ford comme on broie des noix de pécan en les déglinguant dans leur coque. Jenkins se dit qu’il lui faudra faire le tour du véhicule avant de repartir tout à l’heure, histoire de vérifier qu’ils n’ont pas perdu à minima le pare-chocs en route. 

- Salut Emma ! 

- Belfonte, t’es pas son genre. La gamine n’aime que le sang frais. À la limite, t’aurais eu une chance si t’avais été un vampire ! Qu’est-ce qu’on a ici ? Ça m’a l’air bien dégueu.

Jenkins entend Duparc soupirer derrière lui. Belfonte commence lui son petit speech habituel pour les mettre en garde contre toute conclusion hâtive. Puis, il se met à décrire l’état du baril et celui du corps, de ce qu’il en reste. Jenkins n’aperçoit qu’une partie de la scène du coté où il se trouve, soit davantage la fonte rouillée du baril que le corps, mais il n’a pas forcément besoin d’en voir plus. Il préfère regarder un peu plus loin les badauds . Ils commencent à s’agglutiner derrière le périmètre de sécurité que les collègues ont mis en place. Il cherche des yeux les deux témoins et croit les reconnaître à l’attitude prostrée qu’ont deux nanas. Elles sont assises sur les cailloux, près de la voiture de flics garée un peu plus haut. Il devine aussi le manège des premiers journalistes déjà sur place, qui orientent leur camera et essaient de tendre un micro dans la direction des deux pauvres filles. Elles n’ont pas l’air d’avoir tellement envie qu’on leur rappelle le menu de leur début de journée. Elles ont sans doute déjà vomi leur tripes quelque part tout près. 

Un courant d’air dans le dos de Jenkins. C’est Duparc qui se décide enfin à le contourner pour dégager sa vue. Ou simplement pour se faire une idée complète de l’état du corps. Ou juste se créer des souvenirs. Jenkins, lui, n’est pas demandeur. Il a bien assez d’images crado en tête pour habiter ses nuits. Le topo de Belfonte lui suffit amplement, même s’il sait qu’après plusieurs années passées dans l’eau, identifier un corps est une gageure. Les vêtements permettent souvent de situer l’époque de la mort, les bijoux, avec un peu de chance, seront reconnus par la famille, s’il en reste. Depuis quelques semaines, c’est plutôt dingue et à la fois tellement en phase avec cette ville, mais c’est au musée de la mafia de Las Vegas que les flics et les journalistes se retrouvent le plus. Chacun y cherche des infos sur de célèbres ou moins célèbres disparus, ou sur les techniques de la mafia pour se débarrasser de leurs cadavres. Ces cons n’avaient pas prévu le réchauffement climatique, se redit encore une fois Jenkins. Ni lui non plus. Qui aurait pu voir venir un truc pareil ? Un coup d’oeil circulaire autour du plus grand réservoir des Etats-Unis suffit pour comprendre l’ampleur de la catastrophe. C’est le fleuve Colorado qui est chargé de l’approvisionner chaque jour en millions de litres de flotte. Sauf que le Colorado s’étrangle, aride, et que le Lac Mead n’en est plus qu’à vingt-huit pour-cent de sa capacité. Et c’est de lui dont dépend le barrage Hoover qui alimente Las Vegas en électricité. Autant dire que les locaux vont sous peu se retrouver dans une merde noire qu’on peut très clairement mesurer à la blancheur de craie des falaises autour du lac. Cette blancheur qui symbolise l’ancien niveau du réservoir et qui gagne plusieurs mètres par an, à mesure que le réservoir se vide. Mais personne ne réagit. Y’avait qu’à voir comme le grand complexe de golf à côté duquel ils sont passés en quittant Vegas tout à l’heure était tout beau tout vert. On aurait dit de la moquette sortie tout juste de chez Walmart. « On est dans le Nevada, bordel ! Dans un putain de désert ! » Avait grogné Jenkins alors qu’ils dépassaient le club et ses gars en bermudas qui enchaînaient des swings. Le lac a encore perdu pas loin de huit mètres cette année. Jenkins espère être mort avant qu’il ne soit totalement à sec. Il ne veut vraiment pas être là le jour où Mead va devenir un terrain de jeu pour Mad Max, le jour où on pourra se faire de longs colliers avec les dents de tous les morts que le lac cache encore. 

Les dents justement, Belfonte est en train de faire tout un couplet excité sur celles du mort. Ça a même fait bouger Duparc qui se penche vers la gueule du type. Jenkins comprend qu’il a dû rater un truc.

- Qu’est-ce qui se passe, doc ?

- Le gars n’a pas de trou dans le crâne. Par contre, le pauvre avait des dents vraiment bizarres. Regarde, les deux canines sont super pointues. Remarque, ya des punks qui se font tailler les leurs de nos jours !

Duparc fronce les sourcils et corrige,

- Des gothiques pas des punks. Vous avez quel âge sérieux les gars ? 

Jenkins ne répond pas. Il va même rester muet l’essentiel de l’heure qu’ils vont encore passer sur le site, laissant à Duparc le soin d’interroger les deux témoins. 

En repartant, elle lui propose de lui laisser le volant mais étonnamment, il refuse. Il n’attache même pas sa ceinture. Duparc aussi a l’air songeuse. C’est elle qui en route, reprend la parole la première.

- Dis, les gars m’ont parlé de cette sale histoire, il y a trente ans. Un de vos collègues qui a disparu mystérieusement. Ils disaient que ça avait fichu un coup à sa petite amie de l’époque mais qu’elle s’était consolée dans tes bras, que tu l’as épousée. Même que ça les faisait marrer de me dire que cette femme avait été quittée par un loup-garou pour tomber dans les bras d’un ours mal léché. Ils disent qu’il avait un sale sourire, que vous l’appeliez Wolf, « le loup ». Tu crois pas que ça pourrait être lui ?

Jenkins ne répond rien. Il commence simplement à s’interroger sur le temps que la Française pourrait tenir en apnée dans un baril. Il se dit aussi, et tant pis pour son dos, qu’il l’enterrera dans le désert ce baril-là, parce qu’on ne peut vraiment plus faire confiance au lac de nos jours. 

- Duparc, ça t’ennuie si on fait un détour avant de rentrer ? 

 

 

 

 

 

  • NOTE  : Lupara bianca est un terme journalistique italien pour désigner un meurtre mafieux fait de telle manière que le corps de la victime ne soit jamais retrouvé. (Wikipedia)