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Publié par :

Pho3nix

Il y a 2 mois | 250 vues

Maudits Mots

Elle avait toujours eu en horreur leurs pages noircies de caractères, leurs mots, leurs milliers de mots aux sens tous différents se bousculant dans des centaines de phrases qui s’enchaînaient les unes après les autres sans aucun répit, tantôt ridiculement courtes et tantôt démesurément longues.  

Bref, Talia n’avait jamais aimé lire. Aussi, lorsque l’on savait que sur la terre d’Eltorya, le destin de chaque habitant dépendait d’un livre, on ne pouvait que constater l’ironie du sort. 

Et, de fait, les manuscrits du sous-sol de la Bibliothèque d’Eltorya n’étaient pas et n’avaient jamais été de simples livres. Aussi loin que remontait la mémoire collective, ils avaient toujours été là, innombrables sur leurs étagères, ancrés à leur place depuis des décennies, des siècles, des millénaires sans doute. Rien ni personne ne pouvait les en déloger, si bien qu’il avait été convenu de construire la Bibliothèque au-dessus. Car, en effet, aucune force au monde ne semblait pouvoir les déplacer, hormis, bien sûr, lors de la Cérémonie du Choix. 

La Cérémonie, comme son nom l’indiquait, était un évènement d’une importance capitale dans la vie de chaque individu, dont l’origine se perdait dans la nuit des temps. À l’âge de cinq ans, chaque habitant du royaume descendait dans la Crypte sous la Bibliothèque et là, face aux rayonnages au nombre indéfinissable qui s’alignaient, lignes après lignes, colonnes après colonnes dans une géométrie parfaite, il devait choisir le livre dont dépendrait le reste de sa vie. Car dans les pages des livres de la Crypte était consigné l’avenir des personnes auxquelles ils appartenaient ou appartiendraient. Les habitants d’Eltorya s’en remettaient totalement à ces livres pour décider de leur sort, si bien que dans ce royaume, les surprises du destin n’existaient pas et n’existeraient sans doute jamais. Chaque homme, chaque femme, suivait scrupuleusement – qu’il le veuille ou non – ce que lui dictait son livre, et au fil du temps, une par une, de nouvelles pages apparaissaient pour poursuivre l’histoire de son propriétaire. 

Talia, elle aussi, était descendue dans la Crypte. Elle aussi avait dû choisir un livre. Seulement, sur le sien, il n’y avait eu aucune longue phrase, aucun mot au sens mystérieux, rien que huit mots, deux apostrophes, une virgule et trois points : 

Au fond de l’eau, j’irai nager... 

Pour quelqu’un qui n’aimait pas lire, Talia aurait dû se sentir soulagée. Seulement, cette simple phrase n’en était pas une. Au cours de l’histoire, des centaines d’eltoryens avaient hérités de ces mêmes mots. Des mots synonymes de malheur, car tous avaient disparus sous la surface du Lac. Ils y étaient tous invariablement et inévitablement descendus pour ne jamais remonter.  

Le Lac était l’unique point d’eau profonde à des centaines de kilomètres à la ronde, et personne n’osait jamais s’en approcher. Certains allaient jusqu’à le surnommer le Lac des Damnés, et racontaient qu’on pouvait parfois entendre les plaintes de ceux qui avaient eu le malheur de l’avoir pour tombeau. On s’était toujours méfié de ses eaux. Personne ne s’y risquait jamais à y pêcher, y boire, et encore moins à y nager.  

Ces huit mots sonnaient comme une condamnation. Cela faisait cependant des années qu’ils n’étaient pas réapparus dans les pages d’un livre, et à leur vue la crainte avait à nouveau saisi Eltorya, royaume où régnait d’ordinaire paix et quiétude.  

Les gens que Talia avait toujours côtoyés s’étaient soudain mis à l’éviter, on lui adressait des regards de peur mêlée de pitié, certains avaient adressé leurs condoléances à ses parents. Ses parents, qui, refusant l’inévitable sort de leur fille, l’avaient vainement tenue éloignée des eaux du Lac.  

Ils étaient partis habiter à la périphérie du royaume, eux qui avaient toujours vécu en son centre. Ils avaient tout quitté pour éviter l’inévitable. Car plus Talia grandissait, plus on lui répétait de ne jamais s’approcher du Lac, plus l’irrésistible envie de le contempler de ses yeux la prenait. Elle ressentait l’impérieux besoin de s’y rendre. Elle voulait le voir, ce Lac tant redouté. Elle voulait savoir si la crainte qu’il avait toujours inspirée était fondée. Elle ne voulait pas passer sa vie à fuir, perdue à des kilomètres du centre du royaume, une simple légende populaire. Après tout, que risquait-elle à simplement contempler ses eaux depuis la rive ? Elle se persuadait que c’était là son unique but, en tentant de faire taire au fond d’elle le désir presque instinctif qui la poussait à vouloir plonger dans le Lac et y nager jusqu’à pouvoir en effleurer le fond de ses doigts. 

Talia avait dix-sept ans lorsque le destin frappa à sa porte. C’était toujours vers cet âge que les huit mots qui avaient scellé le destin de tant de personnes passaient de phrase à action. Ses parents s’étaient absentés et son envie brûlante de se rendre au lac avait atteint son paroxysme. Refoulant les avertissements de ses parents et l’appréhension qui la faisait frissonner à l’idée que cette légende ait une part de vérité, elle se résolut à écouter son instinct, bien plus fort que sa peur, et plus fort encore que sa raison. 

Elle s’était donc aventurée sur la route du Lac, traversant villages, champs, collines et rivières sans jamais s’arrêter, poussée par une force qui la dépassait. Elle parvint au centre du royaume, qui était si animé, si peuplé, si bruyant, que lorsque les habitations se raréfièrent et le brouhaha ambiant se tut, elle sut qu’elle approchait de son but. Et, de fait, après avoir gravi une ultime butte, elle put enfin le contempler. Le Lac. 

Ses eaux, si calmes, si placides, si reposantes, contrastaient avec la sinistre légende qu’elles avaient engendrée. Talia, fascinée, s’avança, surplombant l’onde qui se déployait au pied de la falaise.  

Le désir ardent d’y plonger, là, maintenant, rugissait toujours en elle, et pourtant un autre sentiment, indéfinissable, l’avait saisie à la vue du Lac. Tout était calme, beaucoup trop calme, à tel point que cela paraissait irréel. Ces eaux cachaient quelque chose. 

Elle s’assit au bord du rocher, les jambes dans le vide, et sortit son livre de sa besace. Elle ne le quittait jamais. Aucun eltoryen ne quittait jamais son livre. 

Elle admira comme elle avait admiré des centaines de fois sa délicate reliure, sa couverture gravée d’arabesques d’or, et son unique page blanche, où la même phrase était toujours écrite. Elle ne savait pas vraiment à quoi elle s’attendait en l’ouvrant, peut-être à ce qu’une nouvelle page soit apparue, bien qu’elle sache pertinemment que pour cela il aurait fallu que les prédictions de la précédente se soient accomplies. 

Dans sa tête, des pensées contradictoires s’entrechoquaient : 

Saute. 

Ce Lac est dangereux. 

Saute. 

Et si je ne revenais pas, moi aussi ? 

Saute. 

Non. 

Elle sauta.  

Non, elle tomba. Non, son livre tomba. 

Il n’y avait pas un souffle de vent, pas une personne autour d’elle, et pourtant une main invisible avait fait basculer son livre du haut de la falaise. Elle eut l’impression de tomber avec lui et dut se retenir à la pierre pour ne pas être entraînée dans sa chute. Pas une onde ne troubla la surface limpide de l’eau, pas un bruit ne déchira le silence lorsque son livre disparut, englouti par le Lac. 

Talia, qui avait fermé les yeux en sentant son équilibre vaciller, les rouvrit lorsqu’elle eut retrouvé ce dernier. Horrifiée, elle se releva brusquement et contempla sans vouloir y croire la surface du Lac, aussi calme qu’auparavant, comme si rien ne s’était passé. 

Non. 

Elle ne pouvait pas avoir perdu son livre. Et surtout pas dans ce lac. Elle ne pouvait même pas envisager la possibilité que les fragiles pages soient d’ores et déjà en train de se désagréger dans ces eaux maudites. Qu’allait-il arriver si elle était séparée de son livre trop longtemps ? Et surtout, que se passerait-il s’il était détruit ? Disparaîtrait-elle, elle aussi ? 

Ce n’était pas elle qu’une force invisible avait poussée du haut de cette falaise, mais c’était tout comme. Le destin était en marche. Elle ne pouvait tout simplement pas laisser son livre disparaître. Elle ne pouvait même pas le concevoir. Alors elle fit l’unique chose qui s’offrait à elle, mettant fin à son dilemme intérieur. Elle prit son élan et sauta à son tour. 

Le Lac était glacé. Un froid surnaturel la saisit, manquant de lui couper le souffle. Elle battit des paupières, le temps que ses yeux s’habituent au nouvel environnement. Puis, sans perdre une seconde, Talia se mit à nager, nager, s’enfonçant toujours plus profondément dans les eaux sombres. 

Alors qu’elle commençait à craindre de ne plus avoir assez d’oxygène pour remonter à la surface, elle aperçut enfin le fond du Lac, et avec lui son livre. Ce dernier reposait tranquillement au milieu des algues et des particules de sable en suspension, ses pages en apparence délicates nullement abîmées par l’eau. Accélérant le mouvement, Talia s’empara de son livre et entreprit de remonter tout aussi sec. Alors qu’elle battait des bras et des jambes pour regagner la surface, elle se cogna brutalement. Sonnée, Talia cligna des yeux, mais il n’y avait rien au-dessus d’elle. Elle tendit la main, et ses doigts effleurèrent une surface dure là où il n’y avait que de l’eau. Paniquée, elle appuya ses paumes contre l’obstacle invisible et, battant des pieds, poussa de toutes ses forces, en vain.  

Talia manquait d’air. Sa tête tournait, ses poumons étaient en feu, et lentement, elle se mit à couler, ses mains toujours cramponnées à son livre. Dans une tentative désespérée pour survivre, elle prit une inspiration, certaine de mourir ici, dans ce maudit lac.  

Elle croyait son heure arrivée, mais sentit au contraire ses battements de cœur s’accélérer à nouveau, et la sensation d’étouffement disparut. Sidérée, elle inspira à nouveau, mais pas de l’eau, ni de l’air. Une sorte de fluide sorti de nulle part s’infiltrait dans ses poumons, leur apportant l’oxygène nécessaire. 

Je ne me noierai pas. 

Bon, c’était déjà ça. 

Alors qu’elle tentait de se calmer, elle les vit enfin. Des yeux. Des dizaines de paires d’yeux qui l’observaient. 

Si Talia avait été sur terre, elle aurait sûrement fait un bond de plusieurs mètres. Au lieu de cela, elle agita pathétiquement ses membres, sa bouche ouverte sur un cri silencieux. Les inconnus l’observaient, immobiles. Il s’agissait pour la plupart de jeunes gens qui paraissaient avoir son âge. Leur peau était terriblement pâle, leurs cheveux et leurs yeux semblaient délavés. Ils dardaient tous sur Talia leur regard vide de toute émotion. 

Constatant qu’il n’y avait aucun danger imminent, Talia cessa de se débattre inutilement, et son cœur reprit petit à petit un rythme normal. Elle se rendit alors compte que les inconnus lui tendaient tous quelque chose, dans une supplication muette.  

Leurs couvertures dorées étaient toutes plus ou moins usées par les années passées dans le Lac, mais Talia reconnut dans les mains tendues vers elle les livres de la Crypte. 

Sa curiosité, désormais plus forte que sa peur, prit le dessus. Elle s’approcha d’une jeune fille aux yeux et aux cheveux si pâles qu’ils paraissaient blancs et saisit son livre. Derrière la couverture, sur l’unique page, elle découvrit des mots qu’elle connaissait déjà par cœur. 

Au fond de l’eau, j’irai nager... 

Seulement, d’autres caractères s’étaient rajoutés en bas de page. Trois autres mots qui, Talia en était sûre, étaient apparus dans le livre comme d’autres pages pouvaient parfois y apparaître. 

...pour l’éternité. 

Talia frissonna, mais ce n’était pas dû au froid ambiant. Elle attrapa un autre livre que lui tendait un jeune homme à la peau aussi blanche que les cheveux de la fille, puis un autre, et encore un autre. Tous portaient invariablement les mêmes inscriptions. Talia n’avait plus de doute, maintenant. Tous ces gens étaient ceux qui, comme elle, avaient eu le malheur d’avoir ces fichus huit mots inscrits sur leur livre et qui, comme elle, avaient été amené à plonger dans ce fichu lac sans pouvoir remonter, prisonniers des prédictions de leur livre pendant toutes ces années. Talia jeta un coup d’œil au sien, et y trouva sans réelle surprise les mêmes trois mots brusquement apparus en bas de page.  

Elle non plus ne remonterait pas. 

Alors qu’elle commençait à penser que son rôle se limiterait à rejoindre les rangs des Damnés, une idée lui traversa l’esprit, une idée désespérée.  

Mais peut-être était-elle là pour libérer tous ces malheureux de leur implacable sort, finalement. Après tout, ils semblaient tous attendre quelque chose d’elle, non ? Oui, c’était sûrement cela. Et une fois qu’elle se serait acquittée de sa tâche, ces trois mots disparaîtraient de son livre, et elle pourrait revenir à la surface, elle aussi. Elle ne croupirait pas ici. 

Sans trop y croire toutefois, elle saisit le premier livre, l’ouvrit à nouveau, et arracha son unique page. 

Elle s’était souvent demandée ce qui arrivait si on détruisait un livre de la Crypte. Eh bien, elle s’apprêtait à le découvrir. 

Elle s’attendait à ce que la jeune fille à laquelle appartenait le livre déchiré disparaisse subitement, se noie, vieillisse jusqu’à se ratatiner, se dissolve dans l’eau, explose même. Au lieu de cela, ses yeux s’écarquillèrent, et le soulagement pointa telle une étincelle dans son regard vide. Elle adressa une ébauche de sourire à Talia, avant de se mettre en mouvement, lentement d’abord, puis de plus en plus rapidement, nageant vers la surface. Aucun obstacle ne vint la stopper dans son élan, et bientôt sa silhouette blanche disparut au-dessus de Talia, se perdant dans les eaux noires. 

Cette dernière exultait. Ça marchait ! Elle pourrait tous les sauver, elle comprise. Se découvrant une énergie nouvelle, elle se mit à déchirer, déchirer, et déchirer encore tous les livres qu’on lui tendait. Bientôt, une myriade de silhouette pâles s’éleva au-dessus d’elle telles autant de lanternes dans un ciel nocturne. Lorsqu’elle se retrouva enfin seule, entourée des pages arrachées qui dansaient dans les remous de l’eau, elle entreprit d’en déchirer une dernière. Celle de son propre livre. 

Ce qu’elle n’arriva pas. La page semblait indéchirable, contrairement à toutes les précédentes. Tentant de refouler la vague de panique qui montait en elle, Talia releva la tête et prit une longue inspiration.  

C’est alors qu’une des pages déchirées passa devant ses yeux, et elle découvrit avec stupeur les mots inscrits au verso. Car, oui, il n’était pas vierge. 

Un doute s’empara d’elle, et Talia se mit à attraper toutes les feuilles qui étaient à sa portée. 

Au recto, toujours les mêmes mots : 

Au fond de l’eau, j’irai nager...pour l’éternité. 

Mais chaque page présentait également inscription au dos.  

Ce n’était jamais la même, mais toutes lui arrachèrent un frisson. 

Car une femme j’aurais poignardé. 

Car un enfant j’aurais noyé. 

Car un village j’aurais brûlé. 

Car ma famille j’aurais assassiné. 

Aucune, cependant, ne l’horrifia autant que celle au verso de sa propre page : 

Car les meurtriers, j’ai libéré.