Retour à l'espace passion
visuel principal de la chronique

Publié par :

Minnie

Il y a 2 mois | 103 vues

Au fond le l'eau, j'irai nager et effleurer les oursins

Mes parents m'avaient prévenu. Il était possible qu'ils doivent s'absenter pendant la nuit. Pas d'inquiétude à avoir.

Il m'arrive de me lever et de les regarder dormir, immobiles et tranquilles. Quand il y a de la place à côté de ma mère, je m'y glisse sans bruit pour ne pas déranger mon père qui me renverrait dans ma chambre.

Je me suis encore réveillée. La lumière de la lune est douce à travers les persiennes en bois. La brise légère effleure la moustiquaire. Je descends de mon lit avec précaution à cause des cafards qui aiment bien aussi se promener la nuit, au sol et sur les murs. Par les fentes des persiennes je regarde le grand manguier qui s'agite avec douceur.

Le long couloir qui mène à leur chambre est plus sombre. Je reste au milieu pour ne pas toucher les murs. A cette heure là ils ne volent pas. Je n'aime pas les voir, ils sont très laids, et je n'ose pas imaginer qu'ils puissent se poser sur moi avec leurs pattes crochues. Le pire, c'est le bruit de craquement quand on les écrase et qu'un jus blanc coule de leur ventre. Sur le dos, ils bougent longtemps leurs vilaines pattes avant de mourir.

La lumière est allumée dans leur chambre. Sur l'oreiller de ma mère il y a un livre. Une aventure de Fantômette. Elle aussi se déplace à la faveur de l'obscurité, sombre silhouette avec un masque noir. Je me glisse dans les draps et me cale contre l'oreiller pour savourer ce nouveau livre. Un bonheur ! Dehors, le vent se réveille aussi. L'agitation des arbres atteint un paroxysme. Ils se secouent dans tous les sens, excités par l'arrivée de l'orage. Je n'ai pas peur des éclairs et du tonnerre qui restent éloignés. Demain, j'irai ramasser des mangues.

Il n'y a rien que j'aime tant que lire un nouveau livre. Dès la rentrée, je parcours tous mes livres de classe. Je ramasse sans effort tous les prix à la fin de l'année. Mes parents sont fiers. Ils me regardent avec un air interloqué descendre de l'estrade avec une pile d'ouvrages. Je subtilise les livres de poche de mon père, romans d'anticipation avec des fusées sur le couverture ou des policiers avec des mecs qui ont un pistolet et de grosses lunettes de soleil. Ils sont rangés dans son bar à côté des bouteilles et des verres. Il est très fier de son bar. Il l'a décoré avec un beau cheval blanc et un cendrier White Horse.

Hormis la lecture, j'aime faire rouler les petites voitures de mon voisin dans le jardin. On part à l'aventure sur des circuits aussi bosselés que les routes de la brousse autour desquels des animaux en papier se promènent. Des girafes et des éléphants. Comme je suis une fille j'ai un landau qui me fait office de voiture. Je n'aime pas jouer à la poupée, et surtout pas l'habiller, la peigner et lui donner le biberon, mais je lui fait faire des courses cahotantes dans le jardin. Dès fois, elle a un accident mais s'en sort très bien. Elle a l'air de bien s'amuser quand elle fait des bonds dans son landau. Si elle perd un bras ou une jambe, je lui remet facilement.

Le samedi soir est une corvée. Mes parents m'emmènent chez des gens et ils mangent, boivent, fument, dansent et suent. Ils crient fort et s'esclaffent bruyamment. Les hommes noirs trempés de sueur qui font tourner les méchouis sur la broche les regardent en rigolant. Mon père est le roi du tango, de la valse et du paso-doble. Ma mère ne sait pas danser et le regarde se pavaner en buvant des whiskies White Horse avec d'autres femmes assises à côté d'elle. Il lui arrive de se moquer des partenaires de danse de mon père. Une fois, elle s'est adressée à un monsieur qui s'était assis de l'autre côté: « Vous avez vu le boudin qui danse avec mon mari ? Elle ne le lâche pas ». Il s'est levé et il est parti en disant: « C'est ma femme ». Il n'avait pas l'air très content. Les adultes veulent que je danse aussi. Je n'aime pas ça non plus. C'est ridicule. Alors ils me mettent dans une chambre avec un livre mais je vais subrepticement chercher des romans-photos dans les piles de magazines du salon avec des drames d'amour d'adultes qui se disputent. Quand c'est la fête chez nous, mes parents m'obligent à embrasser les gens qui arrivent mais pour certains, trop suants, je refuse, ce qui fait des histoires. Alors on me renvoie dans ma chambre. Je peux enfin essayer de lire tranquillement malgré le boucan qu'ils font. Je n'aime pas leur musique de danse. Ça me casse les oreilles. Ce que j'aime c'est la musique classique et les chansons que j'écoute avec ma mère quand nous sommes seules à la maison. Je connais Brassens et France Gall par cœur.

A part le fait qu'il faille que je finisse mon repas (sans poser les coudes sur la table), ce qui cause des histoires car je n'aime pas grand chose, surtout la viande que mon père m'envoie finir sur le palier, sans livre, mes parents ne m’embêtent pas trop le reste du temps. Je descends doucement jeter le steak dans la rue pour les chiens errants. On a plus de chien depuis que j'ai failli m'étrangler en attachant une corde autour de mon cou et du sien.

Maintenant ma sœur est avec nous. Elle chiale tout le temps, comme la poupée qui pleure que j'ai vue au magasin de jouets, mais elle bouge toute seule et fait aussi caca et pipi. Elle est très jolie, toute blonde et bouclée. Moi j'ai des cheveux marrons, épais, très raides et difficiles à coiffer car ils ont des épis et des yeux marrons avec des gros sourcils noirs. J'ai quand même l'air plus réelle que ma sœur qui ressemble à un poupon mais je ne sais pas si je suis jolie. Les vieilles dames dans la rue disent à ma mère: « Comme elle est mignonne, quelle jolie robe ! Elle s'appelle comment ? » Je les renvoie dans leur buts illico. « Elle s'appelle Jean-Pierre ». Comme ça, elles nous lâchent.

Pour calmer ma sœur, ma mère la trimballe partout dans la maison. Dès qu'elle s'endort, elle la repose délicatement dans son landau comme une bombe à retardement. Et ça repart. Des fois elle essaie de la laisser pleurer mais ma sœur fait semblant de s'étouffer pour que ma mère la reprenne. On ne s'en sort pas.

Mes parents disent que ma sœur était un accident. Mais maintenant qu'elle est là... répètent t-ils en en haussant les épaules.

Je n'aime pas les bruits violents ou discordants. Peut-être à cause des fiestas et des cris de ma sœur. J'ai découvert un endroit magique où il n'y a que silence. Le samedi ou le dimanche, nous partons à la mer. Je marche sur les rochers et me glisse dans l'eau. Je mets mon masque et là, je plane dans un monde mouvant et silencieux. Les poissons se déplacent sans effort et sans bruit. Moi aussi. Même sans bouger, la houle me déplace. Je descends toucher les épines des oursins qui s'agitent. Pendant ce temps, mes parents boivent les apéros sortis de la glacière. Puis ma mère trimballe ma sœur de long en large pendant que mon père pêche. Je ne sors de l'eau que quand j'ai trop froid. Ma mère me dit : « Tu es toute bleue ». La mer déteint.

Ce matin, mon père est parti travailler. Le jeudi je n'ai pas école. Au déjeuner ma sœur mange goulûment. Ma mère lui fait avaler tout ce qu'elle peut pour qu'elle dorme enfin pendant la sieste. Après qu'elles aient arpenté la maison dans tous les sens, elle s'assoupit enfin. Ma mère la dépose avec précaution dans son landau qui se trouve dans leur chambre. On retient notre souffle et on attend, sans bouger. Après de longues minutes de suspense sans alarme, nous partons sur la pointe des pieds en fermant doucement la porte. Nous attendons derrière pour plus de sûreté. Retenir son souffle est un bon entraînement pour nager sous l'eau.

Enfin le calme ! On ne met pas de musique. Pas de risque inconsidéré. On s'installe dans la cuisine à l'autre extrémité de la maison. Ma mère y a installé sa machine à coudre pour me faire une robe avec des petites bretelles. Ce sera une robe princesse. J'avais découpé le col claudine de la dernière qui me grattait. On vit dans un four dans ce pays. Ça ne me dérange pas, à part les cols qui serrent le cou. Je suis tout le temps en short mais on ne peut pas en mettre pour aller à l'école.

Ma mère coud le haut, y attache la jupe qui fait des fronces pour l'effet princesse. Mais comme la robe s'arrête au-dessus du genou, je propose l'ajout d'une couronne pour que l'on sache que c'est bien une robe de princesse. J'aurai un ruban du même tissu que la robe, ça devrait aller, dit ma mère. Entre deux essayages qui me demandent d'être très prudente et de ne pas bouger à cause des épingles, je lis mon livre de géographie. Le Sénégal a la forme d'un visage au nez pointu. Nous habitons au bout de ce nez. Le fleuve du même nom que le pays lui dessine un sourire un peu inquiétant, celui de la Mami Wata, la sirène qui guette au fond du fleuve et entraîne les enfants imprudents. Sa longue chevelure cache son cou trapu de poisson.

Avant l'arrivée de ma sœur, nous sommes allés au lac rose. Il est tellement salé que l'on flotte sans s'enfoncer dans l'eau. C'est de l'eau épaisse. On ne voit rien avec le masque et je ne suis pas allée trop loin. La Mami Wata vit-elle aussi dans les lacs ? Il faut se rincer les yeux et le corps en sortant de l'eau sinon on se transforme en statue de sel. J'aurai bien aimé essayer en me laissant sécher mais pas question. Ma peau aurait pu brûler. La plage est toute blanche et peut faire rôtir les pieds. Il n'y a pas d'arbre alors on s'est tous agglutinés sous le parasol pour boire l'apéro avant de repartir. Je préfère la mer. En revenant j'ai fait un dessin du lac pour mes parents. C'était assez facile, une grande tache rose. Je demande à ma mère où se trouve le lac sur la carte mais elle n'en sait rien.

La robe avance bien. De temps en temps, on fait des pauses grenadine. Ma mère rajoute quelques gouttes de White Horse dans son verre pour tuer les microbes. On essaie les bretelles qui doivent être ni trop courtes ni trop longues. Je dessine au crayon à papier la carte sur mon cahier de géographie et positionne les noms que la maîtresse nous a demandé d'ajouter, le fleuve (trop facile) et les villes principales.

Ma mère s'écrie : c'est fini ! Dernier essayage ! J'enfile la robe et ma mère me dit qu'elle me va très bien. J'aimerai bien me voir et tourner devant la glace mais celle-ci est dans la chambre de ma mère. Nous devons attendre le réveil de ma sœur.

« Ça fait un moment qu'on l'entend pas, dit ma mère. On n'avait jamais été tranquille aussi longtemps. Pourvu qu'elle dorme cette nuit. Allons voir, elle s'est peut être réveillée sans pleurer ? » J'en doute un peu mais on a quand même eu une sacrée paix.

Ma mère ouvre sans bruit la porte de la chambre. Il n'y a plus de landau ! Que les roues ! Elle a été enlevée par une sorcière ! Ça ne peut pas être Mami Wata qui vit dans l'eau. On se précipite ! Le haut du landau est par terre, retourné. Ma mère pousse un cri et le soulève. Ma sœur est sous le petit matelas.

Un hurlement retentit. Ma mère attrape ma sœur qui est rouge de colère et s'agite dans tous les sens. Apparemment, elle n'a perdu aucun membre. Elle respire, elle n'a rien de cassé, dit ma mère, soulagée.

« Ça l'a entraînée à retenir sa respiration pour quand elle ira nager dans la mer. » dis-je à ma mère. Comme ma sœur est elle-même un accident, elle doit probablement être capable de résister aux chutes.

Elle ne m'écoute pas et emmène ma sœur dans la salle de bain pour la rafraîchir car elle est toute suante. Il devait faire chaud à s'énerver ainsi sous une grosse carapace. Comme elle ne sait pas encore courir à quatre pattes, elle était bien coincée. Les petits cafards, eux, doivent apprendre à marcher de bonne heure.

Les gros sanglots de ma sœur s'apaisent une fois qu'elle est dans son bain. Elle a l'air abasourdie, comme ma mère quand mon père lui dit que son steak est trop cuit. Ma mère a toujours l'air désemparée quand mon père est là car elle a toujours peur de ne pas avoir fait les choses comme il faut.

« Tu ne diras rien à ton père ? Je n'ai rien dit pour le col claudine. » Ça me rappelle que je dois aller vérifier que ma robe vole bien quand je tourne. Je fonce dans la chambre de mes parents et virevolte en me pavanant. Je fais une révérence en tirant la jupe sur les côtés.

Le soir, on attend mon père sur le balcon. On ne sait jamais quand il rentre à cause des apéros. Les roussettes tournent autour du manguier en criant. Ma sœur les écoute. Peut-être qu'elle comprend ce qu'elles disent et les appelle quand elle pleure. Plus tard elle comprendra qu'elle ne crient que la nuit.

Demain c'est samedi. On ira à la mer. Alors je mettrais mon masque, me pincerai le nez et au fond de l'eau, j'irai nager et effleurer les oursins.