Retour à l'espace passion
visuel principal de la chronique

Publié par :

surlefil

Il y a 2 mois | 116 vues

Un homme ordinaire

C'était un homme ordinaire.

Si ordinaire qu'on le voyait à peine.

Mais lui, ça ne le dérangeait pas.

Aimer, être aimé ...

Du bonheur, il ignorait tout.

 

Même le mot lui était étranger.

A la maison, enfant, on ne le prononçait jamais. Pas le temps de penser à ce gente de truc. Pas le temps de penser du tout, d'ailleurs. Exister, c'était fonctionner. Et fonctionner réclamait une telle dose d'énergie, que ça vous épargnait les pensées inutiles, les pensées anodines, les pensées pour nantis.

 

 

C'est donc à l'abri des agitations vaines et des questions futiles, qu'il avait crû en taille, et puis aussi en âge. Sans jamais rêver. Sans jamais se projeter, sur rien.

 

Sa mère travaillait beaucoup. Elle faisait des ménages dans des bureaux, tous les matins et tous les soirs. Elle rentrait donc tard, et fatiguée. Alors, comme il était "normal", disait-elle; qu'il "prenne sa part du boulot", il lavait la vaisselle, pliait le linge, balayait le sol, réchauffait les repas. ... et puis allait chercher une canette de bière au frigo, lorsque son père le demandait. Lui, il rentrait tôt, parlait peu, et ne "faisait rien". Dés son arrivée, après un "Bonjour, fils ça va ? " Il s'écroulait dans le fauteuil Dunlopillo, un peu éventré sur l'avant, mais toujours confortable, installé devant la télé. Et jusqu'au dîner, il gardait le regard fixé, sans un mot, sur le petit écran. Son épouse avait préparé quelque chose avant de partir au travail. Ce quelque chose attendait, sur la gazinière, dans une casserole recouverte d'un torchon. Et son fils, dessous, quand il le lui ordonnerait, ferait surgir la flamme. Dés que le plat était sur la table,, il se levait, se déplaçait, mangeait, toujours en silence. Et puis, la dernière bouchée avalée, Il regagnait son fauteuil, et regardait à nouveau défiler les images.

Une fois son père réinstallé, il faisait un peu ce qu'il voulait, à condition que ça ne fasse pas de bruit. Il aurait aimé attendre le retour de sa mère. Mais à neuf heures, pile, il avait droit, de loin, à une parole, la seule de la soirée, toujours la même :  " Allez, file ! C'est l'heure d'aller au lit. "

Rien de plus.

 

Il ne faudrait pas croire qu'il ne faisait qu'aider sa mère et servir son père. Non ! Ceux-ci devaient se souvenir, par moments, qu'il était un enfant, car il possédait quelques jouets : un pistolet en plastique avec lequel il flinguait les casseroles accrochées au mur de la cuisine et les quelques habits, pendus au porte-manteau, ou abandonnés sur le dos des chaises ... mais uniquement les habits de ses parents, jamais les siens ; une trottinette, qu'il utilisait peu car il n'avait le droit, ni de s'en servir dans l'appartement, ni de sortir seul, et comme, dans la famille, on se promenait rarement, ça laissait peu d'occasions de pouvoir trottiner ; un petit train, qui avait dû être électrique, pensait-il, à l'époque où son père était un jeune garçon ... encore qu'il ait du mal à imaginer que l'homme mutique, qu'il ne voyait qu'assis, une canette de bière à la main, ait pu un jour être un jeune garçon ; et puis enfin un bateau en métal de couleur moutarde qui se remontait avec une clef. Et sa clef était là., dans la boite.  Mais il n'y avait d'eau nulle part, pour le faire naviguer.

 

 

Adolescent, il n'était ni très beau, ni très bon à l'école. Il n'était pas non plus très drôle, ni très bien habillé. Alors, il n'était pas rejeté, non, mais il était presque toujours seul, dans la cour du collège Saint-Exupéry.

Plus volontairement qu'involontairement d'ailleurs. Ses camarades gravitaient dans des mondes qui lui paraissaient si éloignés du sien que, de toutes façons, il se serait senti incapable de participer à leurs conversations. Souvent, d'ailleurs, ils parlaient de choses que, sans en ignorer complètement l'existence, il n'avait jamais vues de ses propres yeux. Et ils employaient des mots qu'il entendait pour la première fois, et dont ils ne savait même pas s'il s'agissait de noms propres, ou bien de noms d'objets inconnus : Atari, Nintendo, Mario Bros, CD-Rom ...

Il y avait aussi cette histoire d'étoiles, l'hiver. Bon, les étoiles, il savait ce que c'était, évidemment. Elles sont dans le ciel, la nuit, et elles appartiennent à tout le monde. Mais ses camarades, qui allaient presque tous faire du ski dans des lieux aux jolis noms, comme Meribel,  Morzine, ou Chamrousse, eh bien, ils en revenaient avec des étoiles, et ils s'en vantaient. Certains en avaient deux, d'autres trois.  Et d'autres disaient, tout fiers " Ça y est. J'ai eu ma quatrième ! ". Mais qu'est-ce que ça pouvait bien être que ces étoiles-là ? Il aurait bien aimé leur poser la question. Pourtant, par peur de susciter des moqueries, ou, pire encore, du mépris, il ne l'avais jamais fait.

Et puis Il y avait les jours de rentrée. C'était les mêmes élèves que l'année d'avant, à peu de choses près. Très excités, ils formaient de petits groupes et échangeaient sur leurs vacances, à la campagne, à la montagne, ou à la mer, souvent dans une grande maison familiale, en Bretagne où, avec leurs cousins, ils s'étaient amusés comme des fous.

Lui, il ne partait pas en vacances.

Et il n'avait pas de cousins.

 

Voilà ! C'est pour toutes ces raisons qu'il préférait être seul.

Il s'adossait le plus souvent au mur, à côté des toilettes. Il y avait là-bas comme une sorte de petit renfoncement. Il s'y sentait bien. D'autant qu'en face se dressait un immense platane, très feuillu. Même si ses branches étaient hautes, et même si leurs feuilles, évidemment, ne pendaient pas comme des draps sur un fil, il avait la sensation que cette ramure, le protégeait. Et aussi le cachait, les fois où, dans sa tête, cherchaient à se glisser des pensées déplaisantes. Il avait toujours peur que ça se remarque ... même si la plupart du temps, personne ne le regardait.

 

Seul ! Dans la cour du collège.

Et seul à la piscine le mercredi après-midi.

Là où tout le monde se retrouvait joyeusement dés qu'il faisait un peu beau.

Là où les filles gloussaient, se poussaient, minaudaient, en jetant aux garçons des petits regards appuyés. Et où les garçons, sanglés dans de beaux shorts de bain rayés, fleuris, ou écossais, qu'ils appelaient pompeusement "boxer shorts", bombaient des torses pourtant encore bien minces.

Son short de piscine à lui était gris clair, très très flottant, et sa mère l'appelait un caleçon. Avec un truc pareil, il pensait préférable de rester à l'écart. Il s'évitait ainsi, de voir se détachet, sur l'éclat du carrelage, les couleurs flamboyantes des   boxers des autres.

Il observait l'eau. Qui ne bougeait pas, ou à peine, jusqu'à ce qu'un des garçons, ou alors une des filles, ne plonge. Souvent par choix. Mais plus souvent poussé par un, ou une, de ses camarades. Pour rire. Pour jouer. Parce qu'ils étaient heureux. Heureux d'être ensemble.

L'eau s’animait follement alors. Puis retrouvait son calme.

Et, à son tour, il y pénétrait. En entier. Tête comprise. Yeux compris. Il regardait les corps qui évoluaient dans l'eau claire. Les corps des autres ... et ce n'était pas des poissons, pourtant presque plus des humains. Et puis le sien ... aucune différence ! Il était pareil aux garçons. Et les filles étaient belles. Gracieuse. Légères. Presque irréelles.

 

Le lendemain, il retrouvait son petit renfoncement d'à côté des toilettes. Et, après tout, c'était bien ainsi. Parce que, si, par méconnaissance de ce que ça pouvait être, il ne cherchait pas spécialement à être heureux, tout au fond de lui, et sans le savoir, il n'avait pas non plus, mais alors pas du tout, envie d'être malheureux. Et il s'arrangeait pour ne pas l'être.

 

 

Il avait changé de collège, obtenu un petit diplôme et, à seize ans, "on l'avait mis au travail ", comme il l'avait entendu dire, par sa mère, à une vague connaissance croisée sur un trottoir.

 

Que des adultes, désormais, autour de lui !

Des hommes !

Des hommes qui avaient l'âge de son père, mais qui n'étaient pas son père, couché, dorénavant, presque toujours couché, dans sa chambre, loin du bruit, loin de lui. Mais toujours devant la télé, une télé plus petite que celle de la salle séjour, et achetée chez Auchan, un magasin immense qui venait d'ouvrir à cent mètres.

Des hommes avec des muscles.

Qu'ils utilisaient huit heures par jour.

Au bout de ces huit heures, il ne les voyait plus. Il ne savait pas où ils allaient. Ni avec qui. Parce que, de ces hommes auprès desquels il passait le tiers de son existence, il ne connaissait rien. Ils n'avaient pas le temps de se raconter. Ils trimaient, le regard rivé sur la tâche, la mèche collée au front, ou  bien plus de mèche du tout. Ils trimaient. C'est tout. Pas le temps de bavarder. Pas le temps de penser, sans doute, eux non plus.

 

 

Petit à petit, il était devenu  comme eux.

Fort. Bosseur. Silencieux.

Un homme ordinaire.

 

Mais un homme seul. Toujours.

Il n'avait pas su plaire.

On ne l'avait pas désiré.

 

Lui, avait-il osé désirer ?

Y avait-il seulement songé ?

 

Tous les soirs, vers dix neuf heures, il regagnait son  deux-pièces cuisine, au treizième et dernier étage d'une tour HLM, construite dans les années cinquante.

 

Autant dire qu'il  logeait au milieu du béton. Vieux béton, qui plus est .Encore bien plus froid en hiver, et bien plus chaud en été que le béton d'aujourd'hui.

 

D'ailleurs, en en plein mois d'Août,  la chaleur y était accablante.

Si accablante qu'après avoir introduit dans la serrure la petite clef plate qu'il tenait dans la main depuis sa sortie du métro, il faisait cinq ou six pas, et s'écroulait dans le vieux fauteuil de skaï jaune, toujours positionné devant la fenêtre.

 

Le skaï avait tellement grimpé en température, tout au long de la journée, qu'il lui brûlait littéralement l'arrière des cuisses et les fesses, malgré l'épaisseur de son pantalon.

 

Pourtant, il avait rarement le courage de se lever. Et d'aller jusqu'à l'évier de la cuisine, pour remplir d'un peu d'eau tiède le verre Duralex qui ne quittait jamais l'égouttoir ...  à quoi bon ranger quelque chose qu'on ressort chaque jour ?

Ce verre, d'ailleurs, seul rescapé d'une série de trois, achetés dans le Familistère du quartier, du temps où il y avait des Familistères dans le quartier, et où, dans ces Familistères,  on vendait un peu de tout, il ne le lavait jamais, non plus ...  à quoi bon laver quelque chose dans quoi on ne verse que de l'eau ?

A  fortiori quand on vit seul.

Avec les années, il était  devenu une sorte de compagnon. 

Un compagnon dont il aurait aimé qu’il se remplisse tout seul et puis qu'il vienne vers lui, lorsque, le soir, il était scotché à son fauteuil. Sans volonté, Sans force. Mais avec la bouche chaude et le pharynx sec.

 

Les verres, même ceux qui, un jour, ont fait partie d'un tout, n'ont la plupart du temps que fort peu d'affects. Le sien ne faisait pas exception à la règle.

 

Alors, dans l'interstice qu'il laissait toujours entre les deux vantaux de sa fenêtre,  il restait assis, pendant des heures, à regarder fixement, un étroit  rectangle de bleu dur. Jusqu'à ce que ce bleu devienne quasiment noir. Jusqu'à ce que ses yeux se brouillent. Jusqu'à ce que ses paupières tombent.

La fournaise et la lassitude l'emportaient sur la soif,.

Il s'assoupissait.

 

 

Et il rêvait.

Il rêvait.

Toujours.

Et toujours à la même chose.

 

Il rêvait d'un carrelage. Frais. Bleu. Brillant. Vivant.

 

Et d'une bonde.

Oui ! D'une bonde.

Ronde.  

Un oeil d'un blanc immaculé qui l'observait, en plein milieu du bleu.

Avec aménité.

Presque avec bienveillance.

Et dans la transparence d'une eau claire, cristalline, de la couleur d'un ciel d'Avril.

 

Il rêvait d'eau.

 

Et puis, de jambes fuselées qui, dans cette eau, dansaient, pirouettaient, virevoltaient.

Dansaient autour de lui.

Et pirouettaient pour lui.

Dans cette eau cristalline

et surtout très très douce.

Très douce.

Et cristalline.

De la  couleur d'un ciel d'Avril.

Il rêvait ...

 

Il rêvait qu'il était heureux.

 

Et puis la faim le réveillait.

Il avalait vite fait un reste de la veille.

Puis allait se coucher.

 

 

Le lendemain matin, il descendait ses treize étages à pied, car il y avait longtemps que l'ascenseur ne marchait plus

Au terme de dix minutes d'une marche mécanique, il pénétrait sur le quai du métro.

Une rame arrivait. Vite. Toujours. La cadence est rapide aux heures où les humains fonctionnent comme des machines.

Il montait.

Il s'asseyait sur l'un des strapontins du sas de tête.

Il fermait les yeux.

Et dans sa tête, il se disait : 

Au fond de l'eau, j'irai nager ... un jour ".