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walerydoumenc

Il y a 1 an | 231 vues

Mon mois de l'écriture - Une nouvelle

Le tiroir central de la vieille commode en noyer grince lorsqu’il essaye de l’ouvrir. Charles s’accroupit et tente de passer la main dans l’ouverture, puis d’y introduire l’avant-bras. Du bout des doigts, il furète, à la recherche du point de blocage. Il pressent ce qui pourrait être un  petit livre, ou bien un agenda de poche. L’index et le majeur en pince, il parvient, non sans mal, à extraire l’intrus de sa cachette. Tremblant d’excitation face à sa découverte, il se précipite à la lumière des flamme de la cheminée. C’est un carnet de notes qu’il tient en main. D’une écriture fine, une phrase barre la page de garde: « Le génie n’est qu’une plus grande aptitude à la patience ».

Charles aimerait faire preuve de plus de patience, c’est certain. Mais à cinquante ans passés, et sans aucun sous de côté pour honorer les frais de succession de sa tante Hanna, il sait que le temps lui manque, désormais. Demain, à huit heures pétantes, les huissiers débarqueront, et saisiront la maison. « Dans quel merdier m’as-tu laissé, ma chère tante? » grommelle-t’il intérieurement, lorsqu’une bûche incandescente siffle dans l’âtre, en se cassant en deux. A voix haute désormais, il s’adresse à sa chère disparue, dont l’âme, imagine-t’il, hante peut-être encore la dernière demeure: « Aide-moi encore un peu, s’il te plaît. »

La fumée des braises naissantes forme désormais un léger cirrus, et, s’il doit y en avoir une, c’est bien là, songe-t’il, la seule réponse de sa chère disparue. Bien avant les moyens de communication moderne, le ciel n’était-il pas utilisé pour échanger des messages ? Il sourit en imaginant sa tante lui envoyer une fumée noire pour chaque mauvaise réponse, et une fumée blanche, lorsqu’il se trouvera sur la bonne piste. « Tu refroidis, reviens en arrière. Voilà, tu chauffes, tu brûles ! » Mais sait-il ce qu’il cherche vraiment ici ? Un objet de valeur, un lingot d’or peut-être? Un message important ? Après tout, si c’est son nom que sa tante a couché sur son testament, il y a forcément une raison.

Il oublie un instant le vieux carnet qu’il tient en main, et , se redressant, chasse du regard tous les objets qu’Hanna a accumulé dans son salon, sa vie durant. Chacun a son histoire, maintes fois contée par elle lorsqu’il était enfant. Ce masque cimier rituel dont l’ombre l’effraie encore lorsqu’elle le surprend, ce presse-papier tête de mort en obsidienne qui l’a toujours fasciné, ou encore ce bougeoir en onyx marbre, dont les vertus, selon sa tante, aidaient à la concentration et rendaient la parole claire. Tout ici respire l’univers de son aïeule, jusqu’à l’étouffer presque ce soir… Et pour la première fois depuis le décès d’Hanna, il ne peut retenir ses larmes.

Pour recouvrer ses esprits, il s’assoit avec déférence dans le fauteuil interdit, une berceuse en velours que seule sa tante avait le droit d’occuper de son vivant. Le siège rembourré le rend si confortable qu’il s’en faudrait de peu pour que Charles ferme les yeux et s’assoupisse. Mais il n’a pas le temps. Il se reposera plus tard, il en aura tout le temps quand tout sera perdu. Il avise alors le vieux carnet et, le feuilletant, un pétale de fleur séchée (un coquelicot sans aucun doute) s’en échappe. Peut-être que celui-ci marquait une page importante ? Puisqu’il est trop tard pour le savoir, Charles se résout à décrypter les pages du carnet dans l’ordre.

Ce n’est pas, à proprement parler, un journal intime: des calculs de notes de commissions se mêlent à des listes de petites choses du quotidien à réaliser: « Répondre à la lettre d’Amédée », « Régler la facture d’eau », « Passer à la pharmacie »… Ici, un schéma sommaire semblant représenter un circuit électrique, là un mandala composé de cercles et de spirales, dessinés à main levée… Il savait sa tante s’intéresser à tant de choses différentes qu’il n’est pas étonné par ce magma de notes hétéroclites. Puis un bâillement le saisit, suivit d’un autre. Son corps semblant se détendre à l’infini, il décide de s’abandonner à la fatigue, posant le carnet sur sa poitrine, côté coeur. Charles s’endort alors.

« Qu’est-ce que tu fais encore là, à traîner et à moucharder ? Tu ne serais pas mieux à prendre l’air dehors, comme tous les enfants de ton âge ?» Hanna se tient devant lui, les mains posées sur les hanches. Elle a quoi, une quarantaine d’années ? Et lui à peine dix ?

« C’est que je l’aime, Tatie, ta maison » lui répond-il avec douceur, « Il y a tant de souvenirs entassés ici que j’ai l’impression de voyager dans le monde entier ! »

« Va te laver les mains, on va passer à table. »

Malgré son air bourru et son caractère bien trempé, comme Charles l’aimait, sa tante ! Il savait qu’il lui devait énormément. En l’accueillant chez elle à la mort accidentelle de ses deux parents, elle lui avait évité l’orphelinat et le déracinement familial.

 

Bien sûr, tout n’avait pas été simple au début. Tous deux avaient dû s’apprivoiser, lui le jeune animal blessé, et elle l’aventurière sans attache. Elle avait dû aussi braver les jugements délétères : « Une femme qui n’a jamais enfanté ne peut avoir la fibre maternelle ! », « Pauvre enfant, il sera abandonné à nouveau ! » Mais Hanna n’eut cure des prévisions pessimistes de ceux qui jugent sans connaître. Elle décidât de mettre sa vie, ses rêves, entre parenthèses, pour sauver Charles: une espèce d’ordalie par le coeur, dont tous deux sortirent victorieux et plus vivants encore. Les parenthèses devinrent des points de suspension, ouvrant à leur complicité des possibilités infinies.

 

En entrant dans la cuisine, l’enfant ne reconnaît pas les lieux. Si la table à manger se tient toujours au même endroit, l’ensemble donne l’impression d’être un laboratoire scientifique désordonné, où sa tante, en blouse blanche, s’affaire à nettoyer une lamelle de microscope. Sur la plus grande étagère trône un singe empaillé, qui semble  lui sourire. Charles, effrayé, a un mouvement de recul.

« Pourquoi le singe sourit-il, Tante Hanna? » demande-t’il à sa tante.

« Plus qu’un sourire, c’est une grimace », lui répond-elle calmement. « Il est mort instantanément d’une piqûre de scorpion. Assieds-toi et mange, ça va refroidir ».

« Je n’ai pas très faim, Tante Hanna ». Charles a des hauts le coeur en considérant l’assiette qui lui est destinée. Malgré sa gourmandise habituelle, le potage qui lui fait face ne lui inspire aucune confiance. Et pour cause ! Un têtard semble en remonter à la surface. En écartant l’intruse du bout de sa cuillère, c’est une chenille en pleine mue qui fait son apparition.

« Il ne faut pas que tu me pleures » lui souffle Hanna, « La mort n’est qu’une dernière nuance de la vie. Si tu rassembles tous les indices, tu trouveras ce que je t’ai laissé. Sonde tes souvenirs mon cher enfant. Même s’il ne faut pas s’y enfermer, le passé a parfois son utilité. »

À ces mots, la tante pose sa main sur celle de Charles, et l’enjoint à fouiller le fond du potage. Là, un éclat adamantin jaillit puis inonde instantanément toute la pièce. Ébloui par cette lumière pure, Charles ferme les yeux pour s’en protéger. Lorsqu’il les ouvre, il a l’apparence du jeune homme qu’il était à vingt ans.

« Presse-toi donc un peu, Charles ! » Sa tante, essoufflée, lui adresse de grands signes. Il accélère alors le pas pour la rejoindre. Il reconnaît évidemment les lieux, qu’ils ont tous deux foulés à maintes reprises. Ils sont au Louvre, à Paris. Plus précisément dans le Pavillon Colbert, dont il reconnaît le fronton « La terre et l’eau », soutenu par deux cariatides. La Cour Napoléon est vaste, mais sa tante s’est immobilisée devant une aile de la cour, consacrée aux « hommes illustres », quatre-vingt-six statues de personnalités, qu’elles aient été artistes, scientifiques, architectes ou hommes d’état.

Charles, observant sa tante, silencieuse et révérencieuse, s’entend penser tout haut: « Je ne comprends pas que tu ne sois pas choquée, ma Tante. Aucune de ces statues ne représente une personnalité féminine ».

« Une seule d’entre elles nous intéresse, à toi de deviner laquelle… Mais dépêche-toi… Tic tac… Tic tac… »

Sur ce dernier avertissement d’Hanna, Charles se réveille en sursaut aux trois coups de la Comtoise du salon. Encore ensuqué, il se frotte énergiquement le visage. « Mince, j’ai dormi longtemps ! » se reproche-t’il à voix haute. Puisqu’il paraît que ce qui compte dans l’interprétation d’un songe, ce sont les petits détails à priori sans importance, Charles s’efforce de rassembler chaque image de son rêve: un laboratoire, un singe, un têtard, une chenille, l’éclat d’un minéral, la statue d’un homme célèbre… Des frissons parcourent alors son échine. Bouleversé, il ouvre à nouveau le carnet d’Hanna. « Mais bien sûr, cette première phrase est une citation du Comte de Buffon ! »

 

Tout fait sens pour lui désormais. Buffon, alias George-Louis Leclerc, était un grand naturaliste et biologiste français, qui a, de tout temps, été l’idole d’Hanna. « Un homme plus que complet », affirmait-elle sans cesse. « Rends-toi compte, Charles, est-ce que tu peux me citer une seule personne dans toute l’histoire, qui ait su aussi bien étudier les végétaux, les minéraux, le règne animal, les mathématiques et même la philosophie ? Son oeuvre est monumentale ! Pour expliquer la force d’impulsion animant notre monde, il a même été le premier à suggérer que les planètes du système solaire, de Pluton à Saturne, en passant par la Terre, sont toutes issues du soleil, qui les aurait expulsé après l’impact d’une comète. »

Délaissant le fauteuil interdit, Charles, d’un bond, se précipite vers la bibliothèque de sa Tante. Là, fébrile, il saisit de sa main droite son pendentif, le dernier cadeau d’Hanna, il y a quelques semaines, juste avant qu’elle ne soit hospitalisée. Tel un talisman qui lui porterait chance, il serre très fort le bijou en acier représentant une tête de lance viking. Le meuble est composé de plusieurs rayonnages, pouvant contenir, à vue d’oeil, une centaine d’ouvrages. Tous concernent, de près ou de loin, l’oeuvre gigantesque de Buffon: botanique, zoologie, ornithologie, minéralogie… « Procédons avec minutie: observons bien d’abord » décide Charles, convaincu que même si le temps presse, l’instant présent reste son meilleur allié.

Un livre retient rapidement son attention, du fait de sa couleur pourpre, semblable à celle du coquelicot séché, tombé du carnet de notes d’Hanna. C’est le seul livre pourvu de cette teinte unique.  Mieux, c’est le seul également sans aucun titre ni nom d’auteur sur le dos de sa coiffe. « Peut-être un album photo », pense Charles, qui tente de s’en saisir délicatement. Mais l’ouvrage semble comme collé au panneau arrière. Il retire les livres adjacents pour mieux examiner l’objet. Il sent sous la pulpe de ses doigts comme une petite ouverture sur le plat de devant. Penchant la tête sur le côté, Charles se rend compte qu’il s’agit en fait d’une petite serrure. 

Le cylindre de cette dernière est de forme ovale, de la même taille que… « Non, ce n’est pas possible », se dit Charles en se saisissant immédiatement de son pendentif. « Qui ne tente rien n’a rien » prie-t’il presque, en insérant le bout de la petite lance dans l’orifice. Un bruit sec et soudain le surprend derrière lui. Subrepticement, le fauteuil interdit de sa tante semble avoir tourné sur son axe, laissant apparaître une trappe au sol. Une fois ouverte, celle-ci donne sur un escalier en bois. En activant le mode lampe torche de son téléphone, Charles s’y engouffre.

 

La pièce clandestine qu’il découvre alors est semblable à un musée miniature, entièrement dédié au Comte de Buffon. Des tableaux,  des croquis, des manuscrits, tous d’une valeur inestimable, sans aucun doute. Il y a aussi un grand coffre-fort, encastré dans le mur opposé. Soupirant de soulagement, Charles constate très vite que ce coffre dispose déjà d’une clé: il suffit de la tourner, pour l’ouvrir. A l’intérieur, une vingtaine de barres de rhodium, le métal le plus précieux au monde, cinq lingots d’or, et une énorme spinelle d’un rouge royal très intense.

 

« Je n’avais décidément rien dans la citrouille ! » s’esclaffe Charles devant cette trouvaille. « Toute mon enfance à sonder librement les moindres recoins de cette maison, sans jamais trouver bizarre que le seul interdit était de m’asseoir sur le fauteuil d’Hanna ! »

Il pourrait, avec cette fortune, repousser définitivement les assauts des huissiers, garder la maison de sa tante, rembourser ses dettes personnelles, et voir venir, longtemps, très longtemps… Mais sa plus grande richesse se trouvait collée à la porte du coffre: une simple lettre manuscrite, les derniers mots d’Hanna.

 

« Mon cher enfant, je ne doutais pas de ta sagacité. Cette lettre que tu tiens en mains prouve que tu as trouvé ce qui te revient de droit. J’ai eu une autre vie avant toi, faite de voyages d’exploration scientifique. Mon dernier, dont je suis revenue quelques semaines avant la disparition de tes deux parents, m’a emmené sur les traces d’un navire autrefois broyé par les glaces de la banquise. Nous y avons trouvé un immense trésor, dont ma part emplit ce coffre. Sache que si j’ai vénéré Buffon toute mon existence, c’est toi le plus grand homme de ma vie… »

Charles n’avait jamais douté de l’affection d’Hanna, même si elle avait été souvent avare en effusion de tendresse. Si les gestes s’estompent avec le temps, les mots, eux, restent.

S’occuper de lui avait du être un immense sacrifice pour elle. Parfois, il percevait un manque chez elle, c’est vrai. Il mettait ça sur le compte d’un amour de jeunesse envolé ou d’un souci passager, de ces choses que les adultes savent garder en eux. Étaient-ce des larmes qui avaient tâchées les dernières phrases d’Anna? Charles ne le saurait jamais.

« Comme l’a écrit un jour Buffon, ne laisse jamais un faux pas mettre fin à ton voyage. T’éduquer, t’aider à grandir, à t’affirmer, te montrer qu’il n’y a pas qu’un seul chemin dans une vie, a été la plus magique de mes odyssées. Quelques soient tes doutes, tes peurs, tes chagrins, maintenant que je ne suis plus, n’oublie jamais que je t’aime d’un amour éperdu. »