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Goodbyecharly

Il y a 1 an | 374 vues

Compilation troisième semaine (textes qui se suivent)

15/11/22 « Talisman » _ 750

Un jonc en or cerclant mon poignet gauche accompagnait ma main dans tout. La journée avait débuté par un rehaussement d’oreiller, un frottement des yeux, puis une contorsion pour caresser une joue encore endormie. S’en étaient suivis trois cuillères de café déversées dans le filtre, des moulinets horizontaux du store pour révéler le jour, des moulinets verticaux de brosse à dents pour garder le sourire. Plus tard, il avait fallu faire signe au chauffeur, tenir la barre, presser un bouton, ouvrir une porte, serrer une main malade au bout d’un poignet portant le même talisman cabossé par 80 ans de vie. La main de Manou, ma grand-mère, par laquelle j’avais reçu ce bijou qui dit « tu es des nôtres » chaque fois qu’il tinte au contact de la vie.

16/11/22 « Pourpre » _ 745

 J’en détaillais les lentigos hâlés et les plis, comme les cernes des arbres, quand Rodolphe entra dans la chambre. Manou avait un pied dans le maintenant et un pied dans l’après, alors le jeune aide-soignant freina son chariot blindé de compotes et de quatre-quarts pour ne pas influencer son repos. Chuchotant, il me donna les nouvelles : « Y’a eu du tarapompom hier ! Monsieur Paul a tonné toute la nuit. Madame Manou a voulu se lever, c’est pour ça qu’on a installé une mousse par terre, pour pas qu’elle se casse la margoulette ». Immédiatement, je me suis mise à penser à maman. Aux fois où elle ne tient ni debout ni couchée, cherchant quelle cicatrice nous faire, le pourpre de l’ivresse imprimé en forme de goulot au milieu de la bouche.

 17/11/22 « Subrepticement »_ 743

 J’ignorais si Manou connaîtrait un jour sa fille guérie. La fermeture des paupières pouvait s’avérer définitive, mais je lui récitais l’Ode à Cassandre pour fleurir sa sinistre chambre, au cas où. Machinalement, je faisais rouler mon jonc sur mon poignet, celui qui cueille les roses de la jeunesse en prenant soin d’en laisser aux autres, quand Rodolphe revint me signifier d’un clin d’œil que je pouvais rester pour la nuit. Loin dans l’enfance j’avais déjà eu ce privilège, sauvée des monstres que savent si bien dessiner les ombres. Prise dans une douce guerre de plumes et coton, trop petit soldat défait lors de la conquête de la couette, j’avais écouté toute la nuit la cheville de ma grand-mère qui caressait subrepticement le matelas.

 18/11/22 « Soupirer » _ 740

 Feux éteints, j’empruntai ce battement de pieds convulsif, cette même pulsation rassurante sans entendre la sienne. Quelle joie inespérée j’eus de m’immerger dans l’océan au réveil ! Manou me fixait du haut de son lit. Je lui dis bonjour, à quoi elle répondit bonjour et le prénom de toutes ses filles et de mes cousines. Une infirmière lui passa un de ses « hauts affriolants », la dentelle du tissu confuse de ressembler à sa peau. Comme je scrollais Instagram, Manou remarqua que je m’égarais encore sur mes « jolis ciels » et se mit à parler de son chat quand les Allemands étaient là. Elle entonna Aimer à perdre la raison avant de revenir sur le chat puis elle soupira, s’allégeant d’une plainte muette qui vint affaisser mes épaules.

 19/11/22 « Citrouille » _ 749

 Manou fut cette marathonienne qui repère la ligne d’arrivée après l’ultime virage, contracte un regain d’énergie et offre à ses supporters de l’acclamer une dernière fois. Je l’avais quittée pendant sa sieste, veillant à mettre en évidence la boîte à boutons dans laquelle elle cachait des gâteaux sur son chevet, si jamais elle ne s’en souvenait pas. Mon jonc carillonnait contre les vitres coulantes de produit multi surfaces quand on m’annonça qu’il n’y aurait plus de baignade dans le bleu de ses yeux. Des larmes frileuses glisseraient une fois le verre totalement sec. Elles seraient chaudes le lendemain. Il pouvait être indisposé, peintre raté, ou daltonien, je ne m’expliquais pas ce teint citrouille laissé en signature du thanatopracteur.

 20/11/22 « Banquise » _ 742

 Devant son corps, je tentai de sauver mon dernier souvenir de Manou en floutant ma vision d’un rideau humide. Puis maman me rejoignit enfin dans la chambre funéraire, laissant ses névroses dehors et n’entrant qu’avec sa tristesse. Elle sortit de son sac l’attirail nécessaire pour redresser un portrait fidèle de celle par qui nous existions. Maman. Capable de faire trembler le monde dans ses crises, et de le secourir quand il est exsangue. J’observai sa bonté gagner la partie contre son petit saboteur dans un nuage de poudre cosmétique. Lorsqu’elle eut fini, on reconnut enfin les traits de Manou sous sa peau de banquise. Nos trois mains s’entremêlèrent pour rehausser la température moyenne du lieu ; nos trois joncs s’entrechoquèrent.

21/11/22 « Éperdu »_ 750

 Manou fut enterrée avec son jonc qui dit « tu es des nôtres » tant qu’il encercle le poignet. Ce jour-là, le soleil durcissait les ombres de nos expressions éperdues tout en nous consolant d’une caresse. Enfants et petits-enfants formions un mur à bossages qui devrait désormais tenir sans son contrefort. Je retirerais les photos d’elle de mes cadres – ici en Égypte, là portant des lunettes fantaisistes Happy New Year 2000 – pour les cacher au hasard dans mes tiroirs administratifs, dans mes cahiers de projets, entre les pages de livres à lire, afin qu’elle me rende encore visite. On graverait « Aline » sur sa stèle pour pouvoir en faire de même. C’est vrai, pardon, j’ai oublié de vous le dire : Manou s’appelait Aline, mais je préfère Manou.