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Carlier-Bethune

Il y a 1 an | 338 vues

Le cirque des 7 montagnes (semaine 3)

15 – Talisman

Et puis ça s’est calmé. Les mômes, les manies des adultes, ils veulent bien composer avec, mais ça tient pas. Surtout quand t’as un cirque dans la place et rien d’autre à faire. Alors les parents, ils ont bien dû lâcher les fauves. Un bonheur de les revoir ! Mais un grand vide sans Ludmila… Ce matin, je me suis assis à sa table, à l’auberge. Face à face. J’ai planté mes yeux dans les siens. Éteints. Sans sourire. J’ai attrapé un tube de rouge à lèvres imaginaire, puis j’ai commencé. À mesure que je me maquillais, le sourire se façonnait dans mon miroir. Bouche entrouverte, j’ai ajusté le coin des lèvres du bout de l’annulaire. Elle a ri. J’ai posé le tube. Un coquelicot est apparu à la place : « Tenez, votre talisman contre la tristesse. »

 

16 – Pourpre

Pour le retour de Ludmila, j’ai imaginé une dizaine de numéros. Et un nouveau costume. Je lui tourne autour comme les piafs de Cendrillon, un coup de ciseaux par-ci, un coup d’aiguille par-là. Elle se regarde dans le miroir, surprise :

– C’est pas un costume… c’est un écrin !

– Parce que vous êtes une perle.

Elle se marre. Elle est magnifique.

– Oh, pour le maquillage, j’ai une idée !…

Elle se farde de blanc. Souligne ses sourcils de noir et me pique une pointe de pourpre qu’elle s’applique sur le bout du nez. Élégance.

Le bruit de sa réapparition aura vite cavalé. Les bancs débordent. Même des gens qui venaient jamais. Même ceux du chantier de déblaiement. Ils sont là, malgré leur tâche harassante, malgré la fatigue.

Ce soir, ce sera une fête !

 

17 – Subrepticement

Sincère, leur joie. D’un spectacle à l’autre, ils lâchent un truc, les villageois. Je sais pas quoi, un malaise… Un brouillard rampant, genre. Pas vraiment debout, mais pas franchement mort non plus. Et le rire comme exutoire. Rien de nouveau, mais ça marche toujours. C’est depuis la sortie du maire sur une vieille superstition. La « malédiction ». Ça doit envoyer pour qu’ils flippent autant. Ça se sent. Y a que les mômes qui arrivent encore à déconner sans arrière-pensée. Ils s’écartent des adultes, avec des airs de comploteurs et, subrepticement, ils te pètent un « La Malzieux ! » Et puis ils ricanent aussitôt pour étouffer cet énorme gros mot. Quand elle les entend, même fardé, le visage de Ludmilla devient clairement plus sombre.

 

18 – Soupirer

Les confettis finissent toujours par retomber par terre. Ludmila couve un secret, c’est sûr. Lié à cette superstition ? Sais pas. Mais elle a besoin d’aide, sinon, elle retombera pareil. Faut prendre des gants, bien sûr. S’agit pas de la jouer bourrin. Ces beaux gants blancs. Parfait ! Je me suis grimé un visage de craie. Au coin de l’œil, j’ai pendu une larme de charbon. Avant de sortir, j’ai chaussé un melon noir assorti à mon veston. Je la trouve assise sur un banc. Pensive. Inquiète. Je soulève mon chapeau pour la saluer et m’assois auprès d’elle. Je la regarde dans les yeux. Lui montre ma larme puis, avec un doigt ganté, trace dans l’air un point d’interrogation. Son regard baisse. Elle soupire : « La Malzieux… c’était ma grand-mère. »

 

19 – Citrouille

Elle était encore petite, Ludmila. La rivière s’était asséchée un temps. Plus d’eau. Plus de vie possible. Les villageois avaient peur. Certains ont fui. D’autres ont dû rester. Mais fallait des noms, un coupable : la veuve Mazière, la « Malzieux », elle s’était battue comme une diablesse pour garder la scierie de son mari, plus en amont. Rumeur-tumeur. Ils ont déboulé façon commando. Ils l’ont chassée. Bannie. Pour rien. Un barrage de castors, bien plus haut… Puis Ludmila est revenue. Incognito. L’appel des racines… Je me suis mué en citrouille. Épouvantail que Ludmila doit chasser durant tout le numéro. Je cours, tombe, saute, me réfugie dans le public, puis reviens en pirouette sur la piste. Les rires tonnent, les remords s’estompent.

 

20 – Banquise

On prend nos repas ensemble, Ludmila et moi. La taulière nous chouchoute encore plus. Les forçats du terrassement se préparent pour attaquer leur quotidien. Un gamin saute de son vélo, les bouscule et vient beugler dans l’auberge : « La montagne dégringole !! » On est tous sortis. Là-bas, du côté du pont, un nuage énorme. D’ici, au bourg, on voit glisser la roche. Les terrassiers grimpent fissa dans leurs véhicules. Avec Ludmila, on y va. Sur place, la montagne dégueule tout : boucan, poussière, rocaille… Des morceaux entiers. Et puis arrivent les mâchoires des bulldozers qui croquent à tour de bras. Et puis des phares, des 4 x 4. Et finalement des gens en uniformes, des secouristes… On se croyait pingouins isolés sur la banquise. Bah non.

 

21 – Éperdu

On dit que les montagnes ont séquestré les villageois pour les punir. Ou qu’elles m’auraient retenu pour les sauver. On dit tellement de conneries… Le vrai, c’est que le village a regagné la joie de vivre. La « Malzieux » a été réhabilitée en veuve Mazière. Allégement des cœurs. Emballement, aussi. Chacun à sa façon, Ludmila et moi, on était perdus. On s’est trouvés. Assemblés par un tout petit « et ». Devenus éperdus, l’un de l’autre. L’une et l’autre. La scierie nous a construit un chapiteau en dur : le Cirque des 7 montagnes. Attraction locale. Mon ancienne compagnie y donne régulièrement ses spectacles. Et tous les jours après l’école, les gosses viennent voir Coquelicot et Ludmila. Alors nous voilà : deux clowns plantés dans un cirque.