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Légende

Il y a 3 mois | 89 vues

Veiller sur elle (Jean-Baptiste Andréa)

Dans ce roman, la petite ville de Pietra d’Alba évoque ses plantations d’agrumes plutôt que celles de sa truffe blanche, mais aussi les luttes intestines entre deux clans : les Orsini et les Gambale. Voilà pour le lieu, le centre de la toile où évoluent les deux personnages principaux : Michelangelo Vitaliano (Mimo) et Viola Orsini de 1916 (arrivée de Mimo à Turin)  à 1986 ( sa mort dans l’abbaye de Sacra di San Michele) . « L’Italie, royaume de marbre et d’Ordures » révèle et encense le talent de Mimo pour la sculpture. Sa vie n’est qu’errances et débauches mais Viola reste son étoile du Berger . Leur amour pur prend les contours d’une Piéta troublante, un transfert audacieux en dépit de l’opposition sociale de leurs conditions et des enjeux politiques du fascisme. On aimerait tant que ces deux-là aient existé !

L’auteur s’emploie à semer le trouble, dès le début du roman avec cette statue cachée dans un souterrain ( une piéta interdite aux regards ) et cet homme à l’agonie  (Mimo) qui va remonter le fil du temps et nous confier son histoire, presque comme une confession, un travelling éblouissant où l’Art serait peut-être thérapie pour se laver des égarements du monde (intolérance, ignorance). Les décors historiques géographiques, artistiques  sont parfaitement plantés et encore une fois, les ponts entre réalité et fiction ébranlent le lecteur . Par exemple, Candido Amantini  est nommé exorciste pour le diocèse de Rome et la Cité du Vatican en 1961 au sanctuaire de la Scala Santa, Mais a-t-il pour autant complété l’expertise d’un hypothétique  professeur Williams ?

Dès le début, le ton est donné par l’auteur qui avance son contexte, lors de l’agonie de Mimo: « Un horizon vide, d’abord rien. Une plaine aveuglante que, à force de la fixer, ma mémoire peuple d’ombres, de silhouettes qui deviennent villes, forêts, hommes et bêtes. Ils avancent, campent au devant de la scène, mes acteurs. J’en reconnais quelques-uns , ils n’ont pas changé. Sublimes et ridicules, fondus au même creuset, indissociables. La monnaie de la tragédie est un rare alliage d’or et de pacotille. ».

J’y ai trouvé cet alliage, l’or d’un style riche et poétique (quelle belle écriture) , la pacotille sublimée par l’épaisseur humaine des différents protagonistes mêmes les plus petits (chacun a une place, apporte sa pierre à l’édifice fictionnel) , la tragédie n’en est que plus cruelle en immortalisant deux beaux personnages. Viola  meurtrie, rebelle et attachante, cherchant à exister dans une société patriarcale où on la réduit au silence, Mimo , saltimbanque d’une vie dissolue où il quête toujours plus la lumière défiant la petitesse de sa taille. Ils sont jumeaux cosmiques d’une superbe épopée littéraire.

C’est une histoire éblouissante honorée à juste titre par le prix Goncourt et la distinction des lecteurs de la FNAC, affûtés à découvrir les pépites et c’en est une. Je laisse le dernier mot à Viola et Mimo :

[Mimo : -Notre amitié. Un jour on s’aime, le lendemain on se déteste…Nous sommes deux aimants. Plus nous nous rapprochons, plus nous nous repoussons.

Viola :_ Nous ne sommes pas des aimants. Nous sommes une symphonie. Et même la musique a besoin de silences.]

…et soulève un petit coin de voile :

[-Vous m’aviez commandé une Piéta .La vierge qui pleure le corps meurtri du Christ. Mais voilà : si le Christ est en souffrance, alors ne vous en déplaise, le Christ est une femme.]

Merci pour ce beau roman que je dois à un challenge. N'hésitez pas, c'est fabuleux.