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Publié par :

Yza29

Il y a 4 mois | 339 vues

Terre et mer

Toutefois, un tourment me taraude et me donne du fil à retordre : toute petite déjà, je voulais ressembler à une araignée de mer et savoir nager aussi bien qu’elle, dans les profondeurs. Le soir venu, avant de m’endormir, je me gonfle d’air, je retiens ma respiration, mais peine perdue, j’ai peur d’éclater. Dès que je relâche l’air, je retrouve mon corps émacié. Je demeure mince comme un fil.

J’ai bien tenté de m’alimenter davantage. Je mange plus que de raison, je tisse des toiles plus grandes – plusieurs en même temps, parfois – pour attraper davantage de proies que j’enveloppe dans un cocon, avant de les déguster. Je me repais d’une myriade d’insectes volants. Je fais des heures supplémentaires, je grossis un peu mais le résultat est cousu de fil blanc, on me reconnaît. À vrai dire, je suis proche du burn-out. Qui plus est, ce régime me ballonne, j’ai des remontées acides et je suis bien loin de mon but. Au contraire, je suis mal dans mes pattes. Ah, ce qu’elles sont fines mes pattes ! Sans parler de mon abdomen, une vraie taille de guêpe ! Rien à voir avec une araignée de mer ! Les membres de ma famille se rongent les sangs et me préviennent que je file un mauvais coton.

Mais je m’égare, ne perdons pas le fil. En désespoir de cause, en ce début d’été, je suis allée consulter le mille-pattes chirurgien esthétique. Je voulais des pattes plus volumineuses, au nombre de dix. Après un entretien de trente minutes, il m’a appris que je souffrais d’un mal imaginaire, le terme savant est dysmorphophobie. Il a refusé de m’opérer.

Quel pédant ce mille-pattes et incompétent avec cela. On voit bien qu’il n’a pas inventé le fil à couper le beurre. Il m’a quand même encouragée à consulter le scarabée-psychothérapeute.

J’ai donc pris rendez-vous chez le scarabée, je lui ai laissé entendre que j’étais sur le fil du rasoir. Ces visites m’ont fait beaucoup de bien. Je me suis sentie comprise. Le spécialiste m’a offert une oreille attentive et m’a assuré, notamment que j’étais dans une phase de transition et qu’avec le temps, j’allais m’apaiser et reprendre, doucement, le fil de ma vie.

Néanmoins, un mantra m’accompagne toujours: « Au fond de l’eau, j’irai nager... » Ah, sentir le précieux liquide enlacer mon corps de ses ondes iodées et bienfaitrices, que ça doit être euphorisant ! Observer les fonds marins, les épaves mystérieuses, la faune et la flore : algues, poissons, plancton, anémones de mer, coquilles Saint-Jacques, étoiles de mer... Le tout illuminé par les rayons du soleil qui percent la surface de l’eau ! De fil en aiguille, je suis donc allée trouver la punaise d’eau, maître-nageuse. Dans le droit fil des objurgations de mon chirurgien esthétique, elle m’a expliqué que les araignées de mon espèce sont de piètres nageuses. Encore si j’étais une mygale, une argyronète ou une dolomedes, lesquelles nagent vaillamment ! Mais une épeire, que nenni.

Quelle punaise, cette maître-nageuse !

Comme je n’ai encore ni charge d’âme ni fil à la patte, j’ai décidé d’entreprendre un grand voyage jusqu’à l’aquarium des araignées de mer d’Océanopolis, afin de leur demander conseil. J’en ai aperçue une en photo, aux côtés des requins et des poulpes sur une affiche vantant les mérites du parc. Elle était superbe, avec sa carapace hérissée et ses pattes rougeoyantes. Qui sait, peut-être pourrai-je, également, tisser des liens avec des gens de passage, sur la route.

Le matin suivant, je lève donc le camp et je commence mon odyssée. Soudain, j’aperçois un merveilleux arachnide. Il est énorme, velu, noirâtre, son envergure me bouleverse les sens. Il émane de sa personne un parfum langoureux. Mon cœur palpite. Je nous imagine déjà filer le parfait amour. Je lui fais signe mais avant même que je puisse articuler un son, il chuchote :

— Je n’ai pas le temps de vous parler, je suis en cavale, je me suis échappé de l’insectarium de la forêt de Brocéliande, c’est à mille lieues d’ici mais ils me poursuivent !

Et le voilà qui file à toute allure, je sais que je ne le reverrai jamais, pas même l’espoir d’un coup de fil. Alors que je m’arrête pour bivouaquer, je tisse consciencieusement une petite toile. Au fil des heures, ma faim s’accroît, même si j’ai hâte de repartir. Cependant, un promeneur, en passant, s’amuse à saccager mon œuvre. Je dois la reconstruire patiemment et prolonger mon attente. Je commence à m’ankyloser lorsque, tout à coup, j’entends des vibrations dignes du Carnaval des animaux de Saint-Saëns dans ma toile : un cousin s’est pris dans mes filets, je l’emmaillote, je lui injecte une décoction liquéfiante de ma spécialité et j’en apprécie la délicate saveur, un brin astringente... Malgré la somnolence postprandiale, je repars aussitôt. Je crapahute sur les sentiers. C’est alors que je rencontre une chenille, jaune et noire, occupée à grignoter une feuille de saule dans un jardin.

— Bonjour, je suis une chenille qui veut devenir papillon, me confie-t-elle. J’aimerais pouvoir voler.

— Enchantée, je comprends parfaitement, je suis une araignée terrestre qui rêve de devenir araignée de mer, j’aimerais pouvoir nager.

La chenille écarquille de grands yeux étonnés.

Plus loin alors que je longe une mare, un têtard me salue :

— heureux de vous rencontrer, je suis un têtard qui veut devenir grenouille, j’aimerais pouvoir sauter.

— C’est bien naturel. Pour ma part, je suis une araignée terrestre qui veux devenir araignée de mer, je voudrais savoir nager.

Le têtard en reste bouche bée.

Il me présente une fourmi, de ses amies, laquelle me déclare :

— Je m’occupe de l’entretien du nid, je suis une fourmi de ménage mais je veux devenir fourmi de ravitaillement, afin d’aller chercher la nourriture des ouvrières.

— Courage, lui dis-je, moi aussi, j’ai un rêve, je veux devenir une araignée de mer et pouvoir nager.

La fourmi se frappe la tempe de sa patte, dubitative. Et moi, je suis fatiguée de voir que personne ne croit en mes aspirations.

Sur ce, le soir tombant, je décide de m’arrêter, et d’installer ma toile près de la mare où pullulent les insectes. Je suis tellement exaltée par mon objectif que je ne ferme pas l’œil de la nuit, simplement éclairée par la lune et la Voie lactée.

Au petit matin, je continue ma route comme guidée par un fil d’Ariane invisible et par les pancartes indiquant le site. Je suis de plus en plus éreintée, tant et si bien que je finis par me perdre. Je tiens du scarabée ce précepte de Descartes : quand on s’est égaré dans une forêt, il convient de continuer droit devant soi, afin de ne pas tourner en rond. Je continue donc tout droit sans me retourner.

Mais soudain, je tombe nez à nez avec un homme accroupi, qui me barre la route. Il ne semble pas avoir peur de moi, contrairement à bon nombre d’habitants. Je m’approche, entre effroi et fascination. Il paraît observer le bas-côté, il examine un beau parterre de fleurs des champs odorantes, des boutons d’or, des pâquerettes, des pissenlits, des coquelicots, des digitales. Je m’apprête à filer doux, lorsqu’il se relève :

— Bonjour, je suis un écologiste. Les insectes se font rares par ici. Je suis ravi de vous rencontrer.

Rassurée, et épuisée, je lui demande mon chemin. Il me hisse délicatement dans la paume de sa main et tout en me faisant la conversation – il m’assure que je fais partie de la biodiversité – il me porte jusqu’aux abords du site. Ainsi, je risque moins de finir en charpie sous les roues d’une voiture. Nous nous séparons bons amis.

Après m’être bien usée les pattes et avoir parcouru des kilomètres dans l’herbe des chemins, j’arrive enfin à Océanopolis. La mer en arrière-plan scintille au soleil. Ah si je pouvais plonger, sans attendre, dans ces eaux revigorantes ! Cependant, je ne perds pas de vue l’objet de mon périple. Je réussis sans mal à entrer dans le parc, nul besoin de ticket. Je dépasse un groupe de touristes, éblouis par les homards, en prenant bien soin de ne pas me faire écraser : je sais qu’au milieu de tous ces badauds, ma vie ne tient qu’à un fil. Je slalome et manque de me faire aplatir par la semelle d’un soigneur. À peine ai-je franchi le seuil du pavillon Bretagne, que j’avise le bassin des araignées de mer et parviens à escalader la paroi de leur aquarium. Je reconnais l’une d’elle tout de suite, elle est rutilante : c’est elle qui figurait sur l’affiche du parc. C’est une vraie vedette ! Les pattes tremblantes d’émotion, je m’efforce de ne pas glisser. Tomber dans le bassin me vouerait à une mort certaine. Je l’interpelle :

— Bonjour, je suis une araignée terrestre, je voudrais devenir une araignée de mer et nager au fond de l’eau.

— Bonjour, me répond-elle avec douceur, en remontant à la surface. On ne va pas se mentir être une araignée terrestre, ça doit être dur. C’est risquer d’être gobée par un chat, une musaraigne ou un oiseau, ou encore écrasée par un de ces humains qui, pour la plupart, vous déteste. C’est voir sa toile, tissée avec amour, pendant de longues heures, réduite à néant en quelques secondes.

C’est attendre longtemps, immobile, son festin, par tous les temps. Mais être une araignée terrestre, ce n’est pas seulement cette lutte pour survivre sur laquelle les documentaires mettent l’accent systématiquement.

La vérité c’est qu’appartenir à cette espèce d’araignée, c’est tellement de satisfactions et de promesses ! Ce sont de belles rencontres ! La famille ! Les écologistes qui vous chérissent et vous protègent. Des scientifiques qui vous observent et s’intéressent à vous. Des jardiniers contents d’être débarrassés des parasites. C’est vivre au rythme de la nature, au grand air, en respectant les saisons. Pouvoir dormir à la belle étoile.

C’est partir à l’aventure, tisser des toiles géométriques et esthétiques, à la technique ancestrale. C’est défier la pesanteur, jouer les funambules ou pour filer la métaphore, devenir une remarquable fil-de-fériste. C’est vivre dans un univers de vibrations enchanteresses. C’est surtout la liberté ! Je rêverais d’être une araignée, comme vous, et de grimper aux arbustes pour jouir d'une vue imprenable sur les fleurs des jardins. Pourquoi risquer d’être capturée dans un filet de pêche et de finir dans l’assiette d’un restaurant terre mer ?

Je bois chacune de ces paroles et remercie chaleureusement l’araignée. je me sens réconfortée, renarcissisée comme dirait le scarabée-psychothérapeute. Peu à peu, au fil de l’eau, je retourne, ravie, à ma vie ordinaire.