Retour à l'espace passion
visuel principal de la chronique
Albine

Il y a 1 an | 408 vues

JOUR DE POISSE : récapitulatif d'une semaine jubilatoire et débridée

1/7

J’aurais pas dû m'allonger dans la pelouse galeuse du parc, mais quand on met le doigt dans l'engrenage des choix douteux, on s'expose à devenir manchot. D'un, j'avais acheté un sandwich industriel, genre insipide et mou. De deux, j'avais rendez-vous avec un gars de LuvU.com. Talisman, c'était son pseudo. Le lapin qu'il m'a posé a brisé la magie. Autant s’étendre dans ce maigre rayon de soleil avant de retourner au bureau. Mains croisées derrière la tête, je ferme les yeux.

Réveil en sursaut. J'ai senti un frôlement ombrageant mon soleil. Pas de panique, mon sac est là. En me relevant, je comprends ce qui manque. Ma ceinture. Bon. Ça vaut pas un clou, mais qui vole une ceinture ? Et pour quoi faire sinon par défi ou par malveillance ?

 

2/7

J'étais pas en avance. J'ai foncé, direction le bureau. Sans regarder où je foutais les pieds. J'aurais dû. Parce que quand j'ai senti cette chose molle sous mon talon droit et son odeur dans mes narines, j'ai su que j'allais être en retard. 

Y avait qu'un endroit où rincer ma chaussure, un bassin à l'eau verdâtre. J'ai couru sans semer l'effluve tenace dans mon sillage. Me pencher pour retirer ma godasse, fallait pas. D'un coup, mon fute s’est fait la malle. Plus de ceinture, plus de dignité. J'en ai lâché ma chaussure, aussitôt aspirée par la vase dans un bruit de succion dégueulasse. 

Je me suis retrouvée là, pourpre de la plante de mon pied puant à la racine de mes cheveux. De honte ou de rage, j’en sais rien. Les deux peut-être. 

 

3/7

Soudain, ça ricane dans mon dos. V'là-t'y pas une horde d'ados boutonneux qui se bidonnent de ma mouise. Vu mon état de nerfs, je leur aurais bien filé chacun trois beignes, mais fallait que je trouve une solution pour retourner au boulot. J’ai tenu mon pantalon d'une main pour repêcher ma godasse, me couvrant la main d'une infecte substance glauque. 

Plus loin, y avait un parterre mi-tulipe, mi-géranium. Le degré zéro du paysagisme. Mais ce qui me bottait, c'était la rubalise autour du massif. J’ai arraché le ruban plastique, subrepticement, comme y disent dans les romans policiers. Je me suis planquée entre les branches d'un saule et j'ai glissé la bande bicolore dans les passants. Nickel. Un problème de réglé, que je croyais... 

 

4/7

J'avais pas fait trois pas qu’il m’a gaulée.

— C'est quoi, ça ? m'a demandé le flic.

Collée à mon palais, ma langue m'a laissée en rade. 

— T'as avalé ta langue ?

Y a qu'à moi que ça arrive. J'ai soupiré.

— Quoi, tu souffles ? C'est moi qui te gonfle, peut-être ? 

J'ai baissé les yeux, bredouillé un truc minable, genre "pardon", peut-être même "pitié". Dans ma tête, je savais : j'aurais dû ruer dans les brancards, gueuler qu'y avait pas mort d'homme, qu'il avait pas autre chose à foutre que me prendre la tête pour trois fois rien. Que si une troupe de morveux ravageait ce parterre, le bon goût y gagnerait. Mais qui étais-je pour parler de goût avec ma ceinture en plastique rouge et blanc, ma grolle et mon bras pleins de vase poisseuse ?

 

 


 

5/7

Je devais avoir l'air tellement couillon qu'il a failli tourner les talons et me lâcher la grappe. Sauf que c'est sorti tout seul. 

— Tu sais que t'as une gueule de citrouille ?

Encore un coup de ma langue qui n'en fait rien qu'à sa tête.

— Quoi ?

— Une sale gueule de citrouille, façon Halloween. 

Se taire, c'est toujours mieux que balancer des conneries. 

— T'es complètement bourrée, ma parole ! Allez, viens, tu vas faire un petit tour en cellule de dégrisement. On recausera de ton outrage à agent quand t'auras dessoûlé.

 

 


 

6/7

Bref, me voilà en cellule de dégrisement. Je me les caille. Y fait un froid de banquise là-dedans. Au moins, si j'avais bu, ça me réchaufferait de l'intérieur. Mais non. Même pas. Y a plus qu'à se mettre dans un coin et à attendre que ça passe. Qu'on en finisse avec cette journée pourrie. Va bien falloir que la pendule tourne, non ? Non. Faut croire que quand on est sobre dans une cellule de dégrisement, les aiguilles tournent spécialement au ralenti. 

Pour patienter, je fais la liste de tout ce que j'aurais pas dû faire. Pour faire court, j'aurais mieux fait de rester au lit. Je ferme les yeux. Je m'endors.

 


 

7/7

© L'air est d'un bleu surréel, doux comme une caresse. J'avance, sexy et élégante sur mes talons. Je le reconnais à l'instant, le BG dont le nom miroite sur sa casquette. Il se penche sur ma main, l’embrasse. Frisson. 

— Asseyons-nous.

L'herbe moelleuse comme un cœur attendri nous accueille. Il sort de sa poche un écrin qu'il me tend. Sourire craquant. Je n'ose imaginer ce qu'il contient. Se peut-il que ? L'étui s'ouvre devant moi : ma ceinture ! 

— Ô Talisman, lui dis-je dans un souffle éperdu. ©

Ça tambourine contre les barreaux.

—  Allez, fini de pioncer. On passe l'éponge.

Je file sans demander mon reste, mais en méditant sur cette chienne de vie qui, malgré les emmerdes, manie l’humour comme pas deux. 

Allez, demain est un autre jour.