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Nathavh
Expert

Il y a 1 mois | 89 vues

La pouponnière d'Himmler - Caroline de Mulder

Nous sommes en Bavière en 1944, la fin de la guerre approche peu à peu. La première maternité nazie, Heim Hochland, semble préservée de tout, un grand parc, un étang, il ne manque de rien pour les futures mères et les nourrissons.  Un hâvre de paix en apparence.  Détrompez-vous, nous sommes dans un "camp de vie" à l'opposé des "camps de la mort", dans un Lebensborn, un programme imaginé par Himmler pour produire de futures recrues SS, pour créer une race aryenne pure. 

C'est un roman choral où trois personnes s'expriment tour à tour.

- Renée, une toute jeune française qui a dû fuir sa Normandie natale, cette jolie rousse en a bavé, elle arrive tondue après avoir été exhibée, malmenée dans son pays pour être tombée amoureuse d'Artur Fuerbag, un soldat allemand dont elle est enceinte.  Amoureuse, jeune, naïve, elle attend son enfant et pense à lui constamment, lui écrivant et attendant des lettres qui n'arrivent pas.

- Schwester Helga, est une jeune infirmière modèle qui veille sur les futures mères et les nourrissons. Elle est l'assistante administrative du docteur Ebner qui dirige le centre.  Elle est inconsciente de la finalité du projet, se donne corps et âme dans son travail.  C'est la seule à avoir un peu d'humanité. Elle rédige son journal et se pose des questions suite au dossier de Jürgen, un bébé un peu différent et sa mère Frau Geertrui.  

- Marek Nowak est un prisonnier politique polonais.  Il était à Dachau, il s'occupe à présent de l'entretien du parc et de la construction d'annexes au Heim.  Il repense à sa femme et à son enfant qui aurait dû naître, cela hante ses pensées mais alimente aussi l'espoir.

Un récit parfaitement maîtrisé qui nous donne un point de vue essentiellement féminin, une véritable immersion dans un Lebensborn.  On comprend bien la notion d'endoctrinement, le manque d'humanité lorsqu'un enfant ne répondait pas aux critères fixés, le sens du devoir mais aussi peu à peu des doutes, des interrogations par rapport à la finalité et la réalité du projet.

Un roman très visuel à la plume précise, sobre.  Un récit bien documenté.  On comprend que si on supprime une population, l'objectif est d'en recréer une autre, une race aryenne pure pour produire des recrues SS.  L'inimaginable pourtant issu de la pensée d'Himmler.  Des enfants enlevés, germanisés de force car racialement valables, des enfants sans identité, rejetés après la guerre car personne n'en voulait.  

Ce roman nous montre la cruauté de l'âme humaine mais nous parle aussi d'espoir.  J'ai beaucoup aimé la résilience de Marek.  Je ne vous en dis pas plus, c'est un livre à lire absolument.

Ma note : ♥♥♥♥♥

Les jolies phrases


 

Plus de sirènes, mais les dents de Renée continuent à claquer. La guerre arrivera.  Elle en est sûre.  Elle le sent, même physiquement, que la guerre est en train d'avancer dans sa direction. Respiration haletante, comme si elle courait.  Dans sa tête elle court si vite qu'elle ne dormira plus, ne se couchera plus, elle ne sera plus jamais chez elle  nulle part.  Elle le sent dans le picotement du bout de ses doigts.  Elle le sent dans ses os.  


 

Son dos coule ; pendant la nuit, les feuilles glissent les unes après les autres, il est un arbre nu, dont la vie s'enfuit en même temps qu'une sève malade, une sève grouillante de bactéries qui le dévorent et le digèrent. 


 

La vie a cette sale propension à broyer la beauté.  Rien ne survit mieux, pense-t-il, que les lâches et les crapules.  Elle était enceinte, aussi.  Et en ces temps de guerre, la vie fragile d'un enfant n'est faite que pour s'éteindre comme une bougie entre le gras du pouce et l'index.  


 

Et elle ne peut rester ici qu'à cause de l'enfant.  L'envahisseur est dehors et dedans : elle est envahie de l'intérieur.


 

Elle est devenue un creux rempli de ventre.  Une terre qui sèche à mesure qu'un arbrisseau y pousse, et elle se meurt à mesure que sous sa peau son enfant naît.  Une urne funéraire dans laquelle trempent des fleurs vives aux racines terrifiantes.


 

Elle se lève tous les jours, et son corps chancelle, treillis trop fin colonisé par une plante grimpante qui devient trop lourde.  Des os comme des brindilles creuses et nues étouffées par une verdure étrangère, et ses pas sont tout petits, et ses yeux manquent de lumière.


 


 

C’est une des phrases qu’il répétait, avant : « On a toujours le choix ». À tous ceux qui disaient, « Je n’ai pas eu le choix ». On l’a toujours. C’est juste qu’il n’est quelquefois pas facile à faire. Que dans certains cas il coûte très cher. Ceux qui disent « Je n’ai pas eu le choix » sont ceux qui ont choisi la facilité. Et soudain, il pense que si Wanda et lui avaient eux aussi fait ce choix-là, ils seraient en ce moment ensemble et heureux et rassasiés.


Il n’y a pas d’un côté le bien, de l’autre le mal, il y a de longues glissades dont on ne se relève pas, et des passages quelquefois imperceptibles de l’un à l’autre. Quand on s’en rend compte, il est déjà trop tard.

Le malheur et la solitude donnent aux contacts les plus fugaces une profondeur que le bonheur ne connaît pas.  Et une importance qui rend leur disparition insupportable.